« Une dernière lettre de Sibérie »

L’argument de cette pièce est tiré d’un des « Récits de la Kolyma » de Varlam Chalamov à qui elle tente de rendre hommage. Chalamov, un poète, un homme qui n’a jamais renoncé à être un homme. Malgré les tentations. Malgré les risques mortels. Qu’un Chalamov ait existé est une injure à tous les prédateurs. Sa présence à nos côtés est source de chaleur.

Une pièce à 6 personnages avec quelques seconds rôles.

Extrait 1 : Prologue

Katia                  Est-ce que c’est vraiment toi ? Non, non, reste. Laisse-moi un peu de temps. Mais alors tu n’es pas ? On nous avait dit.

Alexandre         Je te dérange ?

Katia                  Non, entre. J’ai un peu de travail à finir mais tu ne gênerass pas. Viens. Entre, sinon c’est le froid qui va entrer.

Il s’avance.

Katia                  Tu es revenu depuis quand ?

Alexandre         C’est comme dans mon souvenir. Trois mois. Je suis rentré depuis trois mois.

Katia                  Trois mois ?

Alexandre         Être là. Être à nouveau là.

Katia                  Mais assieds-toi. Regarde. C’est pour la nièce de Serebriakov. Tu te souviens de lui ? C’est un châle pour… Mais toi, parle, dis-moi ce que tu fais depuis ton retour, où tu vis. Parle.

Alexandre         Combien de fois j’ai tenté d’évoquer cette image. Je me disais : aujourd’hui les femmes ne brodent plus. Mais toi, Katia, tu as toujours la main.

Et Nina ?

Katia                  (voix blanche) Nina ?

Alexandre         (embarrassé) Oh, je ne suis pas venu pour. Elle n’était pas obligée. Moi-même j’ai regretté parfois. Je veux dire. Au fond je n’aurais pas dû. C’est vrai, sa présence. C’est à dire que ses lettres. Ça ne fait rien.

Katia                  Tu ne veux pas t’asseoir ?

Alexandre         Oui. Oui, bien sûr.

Katia                  Tu me fais de l’ombre.

Il se déplace.

Katia                  Ça fait combien d’années ?

Alexandre         Dix-huit. Ils sont venus me chercher un matin de novembre. Le jour n’était pas encore levé.

Katia                  Et tu as survécu.

Alexandre         Oui. Je ne sais pas. Là-bas on devient vite quelqu’un d’autre.

Katia                  Mais tu n’as pas changé.

Alexandre         Là-bas la vie tient à un fil. Un degré de moins sur le thermomètre. Un changement dans la discipline. Un changement de chambre. Un souffle de vent contraire et tu n’existes plus.

Katia : Tu veux me raconter ?

Alexandre : C’est difficile de revenir.

 

Extrait 2 : Scène 1

Chest                  Le type lui dit : « Ma femme ne me convient pas. » Alors sa belle-mère se met à gueuler : « Écoutez-le, celui-là, sa femme convient à toute la ville et à lui elle ne convient pas ! » (un rire bête) Bah alors, ça te fait pas tordre ?

Vlad                    On en parlera quand tu auras fait dix piges.

Chest                  Je vais les faire, qu’est-ce tu crois.

Vlad                    Je crois que si j’appuie sur ton nez…

Chest                  Merde, tu sais que je déteste.

 

On entend un bruit de noix craquée.

Vlad                    C’est beau d’avoir vingt ans.

Chest                  Vingt et un, s’te plaît.

Vlad                    Où tu les as eues ?

Chest                  Échangées à un cave. Contre une baffe dans la gueule.

Vlad                    C’est ici. Attends. Un convoi est arrivé ce matin.

Chest                  Je suis au courant.

Vlad                    Il me faut de nouvelles bottes.

Chest                  Tu les auras.

La porte s’ouvre. Vlad et Chest entrent.

Chest                  Lettre C ! Tu crois qu’y répondrait ?

Vlad                    Réveille-le.

Vlad va s’asseoir. Chest s’approche d’Alexandre et a un geste vers la mallette.

Vlad                    Hop !

Chest                  (délaisse la mallette) Ces caves passent leur temps à pioncer, tu t’étonnes qu’ils finissent par crever. Debout là-dedans !

 

Extrait 3 : Scène 1

Chest                  Tu crois qu’ils vont t’engraisser si tu marnes pas pour eux. (montre un livre trouvé dans la mallette) C’est quoi ?

Alexandre         Le titre est sur la couverture.

Chest                  Je te demande ce qu’y a écrit.

Alexandre         Au lieu de me faire les poches tu pourrais apprendre à lire.

Chest                  Pour quoi faire ? Gober la propagande ?

Vlad                    (à Alexandre) Viens. On va te faire entrer à l’hôpital.

Chest                  Soulève-toi.

Vlad                    Tu pourras manger.

Chest                  Deux fois par jour.

Alexandre         Et ça va me coûter quoi ?

Vlad                    Rien. Si t’es vraiment un écrivain.

Chest                  T’en es un ou pas ?

Alexandre         Dans une autre vie peut-être.

Vlad                    On n’a qu’une vie et elle est courte.

Chest                  Tu sais pas ça, l’écrivain ?

 

Extrait 4 : Scène 2

Garanine           Dis-moi, fils : pourquoi tu tires toujours la gueule ? Y a un truc qui te contrarie ?

Alexandre         À part être ici ?

Garanine           On voit que tu es capable de digérer la cabane. Y a autre chose. Tu dis jamais rien. Tu te traînes comme si tu portais la croix en permanence. Regarde-moi. Tu penses au pays ? T’as laissé une femme au pays ?

Chest                  (de loin) Elle est pas perdue pour tout le monde.

Vlad                    Joue.

Garanine           Elle t’écrit pas ?

Alexandre         Je n’ai pas droit au courrier.

Garanine           (un temps) Dis-moi, fils, ça te dirait de lui envoyer un mot ?

Alexandre         Lui écrire ?

Garanine           Une petite lettre.

Alexandre         Pour lui dire ?

Garanine           Ce que tu veux. Lui montrer que t’es toujours là, qu’ils ont pas réussi à t’abattre, que tu penses à elle. Ça lui ferait pas plaisir, ça ?

Alexandre         Vous pourrez faire passer la lettre ?

Garanine           Si je peux ? Ha ha ! T’es un marrant, toi. (sort un stylo de sa poche) Tu te souviens comment ça marche ? Alors, tu veux lui écrire ou pas ?

Alexandre : Je ne sais pas.

Garanine : T’as peur de quoi ?

Alexandre : Ça fait cinq ans.

Garanine : Les types comme toi, ça laisse pas les femmes indifférentes. Ecris-lui que tu es vivant. Tu vas la rendre heureuse. Allez, fils, courage ! (un temps) Elle s’appelle comment ?

Alexandre : Elle s’appelle. Nina.

Garanine : Eh ben voilà !

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