« Un club de mecs »

Adaptation du roman de Leonard Michaels, « The men’s club ».

Dans ce roman, que certains critiques ont malencontreusement taxé de misogynie, quelques camarades se regroupent dans le but affiché de fonder un club. Mais en l’absence de dames, il est bien connu que les messieurs redeviennent vite des garnements. Cela pourrait bien tourner au désastre, avant que l’épouse de l’organisateur de la soirée  ne vienne interrompre les festivités…

Drame en un acte à 8 personnages, 7 h et 1 f.

Extrait 1 :

Narrateur : Les femmes voulaient parler de colère, d’identité, de politique. Pour cela elles s’inscrivaient dans des groupes. Certaines devenues présidentes passaient même à la télévision. Aussi quand Cavanna me téléphona pour me proposer de rejoindre un club où il n’y aurait que des hommes, j’ai d’abord éclaté de rire. Lentement, avec un grand sérieux, il a renouvelé son invitation. Cavanna mesure deux mètres six. On peut les entendre dans sa voix.

Cavanna : Un moment de convivialité en marge du travail et de la famille. Tout le contraire d’un groupe de femmes.

Narrateur : Quelque chose me retenait. La perspective de quitter la maison après dîner. Et puis cette idée de club n’était-elle pas ringarde ? Comme de vouloir revivre ses années lycée. La camaraderie de vestiaire. Sortir des douches en se fouettant les parties génitales à coups de serviette. Un peu louche, non ? J’ai calmé le jeu : Cavanna, je ne vais même plus au cinéma.

Cavanna :  Je te parle d’un club. Entre gens de bonne compagnie. Toi tu me parles de cinéma. Tu m’as écouté ?

Narrateur : Pardon. Tu sais, dès que le téléphone sonne, j’ai l’impression qu’on va attenter à ma vie. Vas-y, reprends depuis le début.

Cavanna : Bon, ouvre tes oreilles. Tu fais partie de mes meilleurs amis. Tu vis à moins de deux kilomètres de chez moi, mais on se voit quoi, deux trois fois par an. A quand remonte notre dernière vraie conversation ?

Narrateur : L’amitié est un luxe, Cavanna. Sauf si tu es tellement pauvre que la façon dont tu occupes ton temps n’a plus aucune importance.

Cavanna : Un club. Entre gens de bonne compagnie.

Narrateur : Je réfléchissais à cette histoire de bonne compagnie. Certains de mes collègues mariés avaient des aventures, en général avec des étudiantes. Pour eux aussi on pouvait parler de moments en bonne compagnie. Fournis avec le chaos émotionnel. La chaude-pisse. Et même la culpabilité. Ces hommes-là auraient eu leur place dans un club.

Cavanna :  Alors ? Tu seras des nôtres ?

Narrateur : Je viendrai à la première réunion. Impossible de promettre plus. Je suis très occupé.

 

Extrait 2 :

Narrateur : Je propose que chacun raconte l’histoire de sa vie.

Kramer : OK. Je commence. J’ai écouté beaucoup de récits de vie dans cette pièce. Ça me fera du bien de parler de ma vie dans un contexte non professionnel. Ce sera un défi. Je vais m’enregistrer. Et vous aussi.

Narrateur : Discutons tous ensemble. Pas de machine.

Kramer : Et pourquoi pas ! J’ai tellement de témoignages sur bande, d’amis, de clients, de maîtresses, que je ne sais même plus ce qui s’y trouve.

Narrateur : Tu t’en souviendrais si tu n’enregistrais pas.

Kramer : Ha ! Elle est bonne, celle-là. Elle est excellente, je vais la noter.

Narrateur : Non. Si tu la notes, tu l’oublieras.

Cavanna : Il a raison, Kramer, pas de magnéto. Commence. Je dois me faire une idée de ce que ça donne cette histoire de récits de vie.

Berliner : Tu le sais bien. C’est comme dans ces vieux films où les personnages parlent tout le temps. Ingrid Bergman se raconte à Humphrey Bogart. Qui elle est. Ce qu’elle fait. Et après ils s’envoient en l’air.

Harold : Je l’ai vu, ce film.

Berliner : Ah ! Mais comment tu t’appelles toi au fait ?

Harold : Harold.

Berliner : Harold ! Merde ! Ce prénom résume toute l’histoire de ma vie. Ma mère répétait tout le temps : « Solly, pourquoi tu n’es pas comme Harold ? » Harold Himmel était le garçon le plus intelligent et le plus sage de Brooklyn.

Harold : Moi, c’est Harold Canterbury.

Berliner : Excuse-moi, mais quand tu parlais tout à l’heure, j’ai pensé à un truc bizarre. J’ai cru –tu m’excuses– mais j’ai cru que tu avais une main abîmée.

Kramer : N’écoute pas ce crétin, Harold. Tes mains sont très bien. Je vais chercher de la bière.

Cavanna : Je viens avec toi. Je ne pige toujours pas cette histoire de récit de vie.

Kramer : Je vais te montrer. Tu t’occupes des bières.

Narrateur : Cavanna ramena les bières et Kramer une cantine en métal qu’il tira jusqu’au centre de notre cercle. Il tenta d’enfoncer la clé dans la serrure du cadenas mais ses mains tremblaient.

Kramer : Fais-le, toi.

Narrateur : Cavanna inséra la clé. Le cadenas s’ouvrit comme terrassé par un coup de foudre amoureux.

Kramer : Les gars, voilà l’histoire de ma vie.

Narrateur : Kramer resta sur son oreiller à fixer la cantine ouverte. Soudain Paul se rua dessus à quatre pattes, observa l’ensemble et en sortit une poignée de photos qu’il étala sur le tapis.

Paul : Toutes les photos de cette boîte sont des femmes ?

Kramer : Il y a beaucoup de photos. Et aussi mes papiers militaires, mon diplôme de fin d’études, mon premier permis de conduire. Tous mes cahiers de la primaire y sont. Je dois avoir autour de vingt-cinq stylos plume. La totalité de mes passeports périmés. Tout est dans cette boîte.

Paul : Oui mais ces photos, elles ne représentent que des femmes.

Kramer : J’ai connu six cent vingt-deux femmes.

Berliner : C’est ça, oui !

Narrateur : Paul sortit d’autres photos qu’il étala par terre. Des femmes en robe, en maillot de bain ou en manteau d’hiver, suivant la saison et la mode. Mais pour moi au fond, les femmes de Kramer se ressemblaient toutes. Une seule et même pauvre chérie qui aurait à tout jamais la vingtaine. Regarder ces photos me fit penser aux exhibitionnistes. Vise un peu. Mon entrejambe dans les moindres détails.

Berliner : Génial. On se lance. Parlons de notre vie sexuelle.

 

Extrait 3 :

Harold : Toute cette parlotte à n’en plus finir.

Berliner : Eh quoi ?

Harold : C’est malsain.

Berliner : Tu dois avoir une vie secrète, vieux. Avoue. Qu’est-ce que tu fais ?

Harold : Je suis avocat.

Berliner : Génial !

Harold : Il n’y a rien de secret là-dedans. J’attaque les gens en justice et je les défends contre des poursuites judiciaires.

Berliner : C’est une histoire, ça.

Harold : Très bien. J’ai payé ma dette à ce club. Quentin a eu une attaque et il est mort. Quentin Cohen. C’est lui qui m’avait invité.

Berliner : Quentin ?

Harold : Tu n’as pas remarqué qu’il n’était pas là ?

Berliner : Quentin est mort ?

Harold : Oui. Il s’est effondré en pleine réunion.

Berliner : Mais Quentin n’était pas malade. On a déjeuné ensemble il y a deux semaines. Il a pris des lasagnes. On jouait au poker. On allait aux courses. Il avait des projets. Un voyage à Acapulco. Tu l’as vu de tes yeux ?

Harold : En même temps qu’une douzaine d’autres personnes. Quentin parlait quand il s’est affalé sur la table. On l’a allongé sur le dos. Il avait de la bave aux lèvres. Et des chaussettes dépareillées. Une marron et une blanche. Qu’est-ce que tu veux savoir de plus, Berliner ?

Berliner : C’était mon ami.

Harold : Eh bien je suis désolé. Je ne le connaissais pas intimement. Il avait un problème d’élocution.

Berliner : C’est vrai.

Harold : Il voulait qu’on devienne plus proches. Sa secrétaire a trouvé une note qu’il s’était écrite pour me rappeler la tenue de cette réunion. Je n’avais pas été à son enterrement. Dans un sens, je suis ici pour lui rendre hommage. Plus facile qu’un enterrement.

Kramer : Qui veut du café ? Je vais en mettre en route. Ma femme et son groupe en ont acheté du Brésil, de Hawaï, d’Ouganda. Je peux mélanger. Comment vous l’aimez, les gars ?

Berliner : Assieds-toi.

Kramer : Allez, un petit café. Personne n’en veut ?

Berliner : Qu’est-ce que tu nous fais chier avec ton café ? Harold est en train de parler. On est ici pour parler, pas pour boire du café. Tu veux du putain de café, Kramer ? Tu en fais pour toi. Et tu te le mets au cul.

Kramer :  Tu n’as peut-être pas bien compris ce qu’a dit Harold. Laisse-moi répéter. Il a dit que notre club est un putain d’enterrement. Qu’il était venu ici pour rendre hommage au mort. A monsieur Lasagnes avec son problème d’élocution et ses chaussettes à la con. Tant qu’à être ici, il en profite pour nous remonter le moral. Tu piges ce que je raconte ? Il m’a notamment expliqué que je faisais un job de merde. Tu l’as entendu, ça ? Je te croyais mon ami, Solly. Peut-être que je me suis trompé sur ton compte. Peut-être que je devrais te botter le cul.

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2 réponses à “« Un club de mecs »

  1. lionel

    ça donne envie de lire la suite. J’aimerai bien du même auteur. Le club des femmes ! bises

    • lionel

      La suite dort du sommeil du juste… quant au club des femmes, si elles sont sages peut-être, on verra…

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