« Petite lumière tombée du ciel… »

(Pièce pour une comédienne)

Extrait 1 :

(Off) Merci je suis au courant, j’avais un message sur mon répondeur. Mais on a quand même le droit d’être en avance, non ? Pétard si je gêne, je peux carrément arriver après la représentation. (…) Vous avez quoi aujourd’hui ? Déjà au bistrot tout à l’heure. Un peu de paix, c’est du luxe ? (…) Écoute, Jean-Pierre, à quatre heures de la « première », les réunions syndicales, hein. Tu as du travail, je me concentre. Merci.

(Lumière, elle entre)

« Petite lumière tombée du ciel, fais que mon chemin s’illumine. »

Non, ma poule, répéter toujours la même phrase, ce n’est pas de la superstition, c’est déjà du jeu. C’est comme marquer son territoire. Et c’est plus élégant qu’entrer dans la loge en pissant partout. Même si c’est moins viril.

(Elle fait le tour de son territoire)

Pas de panique, surtout pas de panique. On s’assoit et on respire.

(Elle est assise devant un miroir)

Se détendre, se concentrer. Se concentrer, se détendre. Je me concentre. Voilà. Je me détends. Voilà. Concentrée. Détendue.

(Elle tire la langue à son miroir et va ouvrir la porte)

Jean-Pierre, s’il te plaît ! Allo ? (…) Oui, c’est Florence. Tu crois que je peux avoir du vin ? (…) Je ne bois plus et alors ? (…) Je vais trouver, merci.

(Elle a trouvé une bouteille et un verre)

Bravo, Jean-Pierre. Tu finiras par être un bon régisseur, si les petits cochons du pôle emploi ne t’ont pas mangé avant.

(Elle est assise et sourit à son miroir)

Méfie-toi, un sourire peut en cacher un autre.

« Elle sait qu’elle est bonne à boire et qu’elle est faite pour être bue. » Ton destin, ma vieille. Voyons ce que tu as dans le ventre.

(Elle se sert un verre qu’elle vide rapidement et s’en sert un second)

« Combien de temps pensez-vous qu’il faille faire la cour à la bouteille que vous voyez pour obtenir ses faveurs ? »

Un homme, lui, peut aller dans un café ; on ne lui fera pas tant d’histoires. Il peut s’asseoir à une table, passer gentiment sa commande, sortir un livre et le poser devant son verre, on le prendra pour quelqu’un de sérieux, pas disponible, non : sérieux et cultivé. Quelqu’un qu’il ne faut pas déranger. Je fais la même chose, et forcément je suis une femme légère qui attend de la compagnie. C’est écrit là : « femme solitaire recherche désespérément compagnie masculine ».

Extrait 2 :

Il fait froid ici.

Agnès, s’il te plaît, viens me dire ce que je fais là. Toi, tu comprendrais « quel feu mal étouffé dans mon cœur se réveille. » Comme ces ombres chinoises sur les murs de ta chambre. Après nous jouions à faire semblant de mourir. « Ferme les yeux, concentre-toi, ferme les yeux, détends-toi et ne respire plus. »

Toi qui savais tellement mieux mourir que moi, pourquoi tu n’es pas là pour me dire : « Si tu veux pleurer, attends qu’on soit chez moi » ?

(Au miroir) Puisque je te dis que je ne l’aime plus.

Tu l’as réalisé, ton rêve. Tu es devenue comédienne. (Facétieuse) « Je suis comédienne ». « Comédienne ». « Comédienne ».

(Un temps à se regarder dans le miroir) Peut-être que je suis devenue comédienne pour me venger de toi.

Florence, oui. (…) Florence Feliciano. (…) Oui, je sais, madame, ça veut dire « heureuse ». (…) Non, non, je n’ai pas peur, madame. (…) J’ai treize ans. (…) Je suis prête. (…) Phèdre, acte IV, scène 5.

« Il sort. Quelle nouvelle a frappé mon oreille ?

Quel feu mal étouffé dans mon cœur se réveille ?

Quel coup de foudre, ô ciel ! Et quel funeste avis !

Je volais tout entière au secours de son fils,

Et m’arrachant des bras d’Oenone épouvantée,

Je cédais au remords dont j’étais tourmentée.

Qui sait même où m’allait porter ce repentir ?

Peut-être à m’accuser j’aurais pu consentir,

Peut-être, si la voix ne m’eût été coupée,

L’affreuse vérité me serait échappée… »

Oui. Très bien. (…) Merci, madame. (…) Au revoir.

Je n’avais pas peur, j’étais morte de trouille.

Non, Gugusse, la difficulté n’est pas d’entrer dans le personnage mais de le faire sortir. Le faire venir de là. Ressentir ce petit frisson dans le dos. Ce frisson avant le grand saut. Viens voir. (Un temps court) L’attente dans le noir, et devant, tu vois la clarté mystérieuse sur la scène, le rythme des pulsations, les craquements du plancher. Attention. Attention. Ne pas réveiller le fauve endormi dans la pénombre de la salle. Et puis le travail. Le travail finalement pour unique parachute.

Regarde. Regarde ce que peut le désespoir.

« Je suis ton esclave, et toi, tu es enchaîné à moi, comme un maître à son chien. Je le sais maintenant : j’aurais dû mourir cette nuit là-bas… et cela réglait tout. »

 

 

Extrait 3 :

Agnès ? Ta petite voix magique : « Si tu veux pleurer, attends qu’on soit chez moi. » Pour me faire remarquer, j’avais dit à madame Guérin que mon papa était un alcoolique qui jouait tout son argent aux courses. (Un temps court) En deux minutes je suis devenue le souffre-douleur de trente élèves. À la récréation, tu m’as pris la main et tu as dit : « Si tu veux pleurer, attends qu’on soit chez moi. »

Tu as été la première à qui j’ai osé dire : Quand je serai grande, je serai comédienne. Tes yeux tout ronds : « Comédienne ! » Et ton rire comme la cascade de Saint-Grat.

Tu m’as regardée et tu as dit : « Si c’est ça que tu veux, je serai comédienne avec toi. »

Alors en scène, Agnès, viens, je t’écoute…

« Il jurait qu’il m’aimait d’un amour sans seconde,

Et me disait des mots les plus gentils du monde,

Des choses que jamais rien ne peut égaler,

Et dont, toutes les fois que je l’entends parler,

La douceur me chatouille et là-dedans remue…

– Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses,

Ne vous faisait-il point aussi quelques caresses ?

– Oh tant ! Il me prenait et les mains et les bras,

Et de me les baiser il n’était jamais las.

– Ne vous a-t-il point pris, Agnès, quelque autre chose ?

– Hélas ! Non…

– Comment non ?

– Voulez-vous que je mente ?

– Pourquoi ne m’aimer pas, madame l’impudente ?

– Mon Dieu, ce n’est pas moi que vous devez blâmer :

Que ne vous êtes-vous, comme lui, fait aimer ? »

Et tes yeux devenus papillons. Tes yeux qui cherchaient en moi à percer des secrets, à révéler des trésors que je ne possédais pas.

Ces dimanches, des dimanches entiers toi et moi dans ta chambre –« petite lumière tombée du ciel, fais que mon chemin s’illumine »– des dimanches entiers à nous entraîner à pleurer.

Et pas moyen de te faire changer d’avis : « Une comédienne doit d’abord savoir pleurer. » Et comme je pleurais toujours pour un oui, pour un non, toi : « Tu vois, tu es meilleure comédienne : tu pleures mieux que moi. »

J’ai essayé de te convaincre que non, je ne fais pas exprès, je ne fais pas semblant, non, non, Agnès, ce n’est pas de la comédie.

 

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