« 7 années de bonheur » d’Etgar Keret (éditions de l’olivier)

Est-il possible de trouver un écrivain sachant allier humour et profondeur de vue, écrivant des textes sachant allier émotion et plaisirs tous simples, dans un style sachant allier insolence et détachement de soi ? Il suffit de lire les recueils de nouvelles d’Etgar Keret que jusqu’à il y a peu je ne connaissais pas mais depuis je tâche de rattraper le temps perdu. Le dernier que j’ai lu s’appelle « 7 années de bonheur ». Idéal pour les voyages en train. Chacune de ces nouvelles autobiographiques est courte mais elles contiennent toutes ce je ne sais quoi qui sait les rendre attachantes. Impossible par exemple de ne pas être ému par « dans les pas de mon père » ou bien « la maison étroite ». On croit communément que la noblesse c’est d’être plus haut que les autres, a dit je ne sais plus qui, en ajoutant que la vraie noblesse c’est d’arriver à être plus haut que soi-même, ou quelque chose comme ça. La noblesse, on peut la ressentir au détour d’un moment suspendu quelques secondes pendant lesquelles on réalise tout à coup qu’on est un peu moins con que la veille. Exactement l’effet produit par la lecture de « la maison étroite ». Autre atout et de taille, Keret ne se prend pas au sérieux. Dans « exercice » et sur les conseils de sa femme, il décide de s’essayer au yoga. « La vérité m’oblige à dire que du yoga, j’avais essayé d’en faire voilà quelques années. A la fin de mon premier cours pour débutants, la prof m’avait expliqué que je n’étais pas encore prêt pour travailler avec les débutants et qu’il me fallait d’abord m’inscrire dans un groupe spécial. Lequel groupe se révéla être une bande de femmes parvenues à un stade plus ou moins avancé de leur grossesse. C’était d’ailleurs sympa, la première fois depuis longtemps que dans une assemblée c’était moi qui avais le moins de ventre. » Autre bel exemple de lucidité dans « première nouvelle » où Keret décide de faire lire sa première nouvelle à quelqu’un de confiance. « Elle est géniale cette nouvelle, dit mon frère. Hallucinante. Tu en as fait une copie ? Je répondis par l’affirmative. Il me gratifia d’un sourire de grand-frère-fier-de-son-petit-frère, puis se baissa et se servit de mon oeuvre pour ramasser celle de son chien et la flanquer à la poubelle. Et ce fut à cet instant que je compris que je voulais être écrivain. » Dans « 7 années de bonheur », Keret évoque souvent la remarquable relation qu’il a avec son fils Lev, mais bon je ne vais pas non plus tout raconter ici. Vous n’avez qu’à lire ses livres. Ils vous rendront plus nobles.

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« American sniper ». Vous avez dit : « propagande »?

Actuellement à l’ordre du jour : l’éducation de la jeunesse. Dans un premier temps à l’égard de jeunes désœuvrés volontairement violents sur une échelle graduée allant de l’insulte bas de gamme jusqu’à l’usage de la kalachnikov. Thème réactualisé aujourd’hui suite à je ne sais quelle remarque ou admonestation de je ne sais quelle cour ou commission visant à rappeler que l’interdiction de la fessée parentale n’est toujours pas inscrite dans la loi française. Fichtre ! Ceci n’étant pas un billet humoristique, j’éviterai de me prononcer. Le problème c’est que ces questions viennent ricocher jusqu’ici pour me tirer de ma torpeur. Éducateur de profession moi-même, depuis un premier poste en foyer socio-éducatif en janvier 1982, parfois on me demande : ce doit être pénible, comment tu as pu travailler avec des enfants tout ce temps ? Je n’ai pas de réponse parce que je ne saisis pas la question. Pour me sortir d’embarras, il m’arrive de rétorquer que je ne sais rien faire d’autre, ou que c’est bien moins pénible qu’un travail à l’usine. Pire, lorsqu’on vient me demander conseil, « toi qui as l’habitude » ! L’habitude de quoi, de flanquer la fessée ou de subir des insultes ? Je n’ai aucun conseil à livrer en kit parce que la vérité m’oblige à reconnaître que les enfants m’ont donné tout ce qui m’est arrivé de bon dans la vie. En matière d’éducation, on ne sait pas, on ne sait rien. On s’efforce de savoir, déjà de comprendre, afin d’agir au mieux. Et pour agir au mieux, il faut avoir réalisé qu’on ne sera jamais certain mais toujours remis en question. Pour savoir il faudrait qu’il existe une « technique », mais cela n’est heureusement pas le cas. La première chose que m’ont enseignée les enfants, c’est la patience. Et juste après, l’humilité. Humilité indispensable pour inverser les valeurs : ce n’est pas l’éducateur qui maîtrise la partition, c’est l’enfant qui conduit. Si l’éducateur est capable de supporter, d’accepter, et même de revendiquer cette contrainte, il pourra durer dans le métier, deviendra suffisamment léger pour ne pas entraver le cahotant voyage d’une relation éducative. La réalité est toute simple : pour aider un enfant, on ne peut aller contre, et on a bien besoin de lui. Il faut agir le moins possible et laisser l’enfant avancer de lui-même. Trouver l’équilibre entre fermeté et souplesse. La première rassure et la seconde libère. Cet équilibre ne s’apprend dans aucun manuel et, c’est vrai, n’est pas non plus à la portée du premier venu. Il n’était pas forcément à l’ordre du jour lorsque j’avais vingt ans mais il est devenu l’objectif depuis que je suis « devenu » éducateur. Certains y verront du respect, je préfère l’appeler le tact. Il s’agirait de plantes, on dirait « avoir la main verte ». A propos d’éducation, on peut aller voir « American sniper », dans lequel certains (aveugles sans doute) ont vu un film de propagande pro-américaine. Tout ce que j’y ai vu moi-même c’est la trajectoire d’un texan un peu simplet et dangereux (pléonasme ?), ou comment foutre sa vie personnelle en l’air pour s’être nourri de propagande prétendument éducative. Clint Eastwood est magistral comme souvent.

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« L’écriture ou la vie » de Jorge Semprun

« L’écriture ou la vie » : un « désordre concerté » par lequel des souvenirs obsessionnels sont agencés en oeuvre d’art. Un « tourbillon de la mémoire » est-il écrit en 4ème de couverture. L’ensemble confine au vertige, mais qui n’est pas seulement lié à la maestria de l’écrivain ou même à la texture des sujets abordés, sans rien de didactique ni idéologie, tout est dans la nuance et le choix (peut-on parler de choix…) des anecdotes. Nombre d’écrivains se figurent qu’il suffit d’aborder, de débusquer, d’utiliser, en un mot de se servir d’un thème fort pour garantir le succès de la démarche d’écrire. A sa façon de préciser entre les lignes comment ce ne fut surtout pas le cas ici, Semprun sait évidemment qu’il n’en est rien. Quand on sait demeurer à la surface des choses, on ne risque littéralement pas grand chose justement, sinon l’ennui. Il relate ceci : « Un bref malaise indistinct et sourd, habituel par ailleurs, me plongea dans une méditation désabusée. On ne peut pas écrire vraiment sans connaître de semblables moments de désarroi. La distance, parfois teintée de dégoût, d’insatisfaction du moins, que l’on prend alors avec sa propre écriture, reproduit en quelque sorte celle, infranchissable, qui sépare l’imaginaire de sa réalisation narrative ». Tirés d’un de ses romans, ces mots aussi : « Continuer à faire semblant d’exister, comme il l’avait fait tout au long de toutes ces longues années : bouger, faire des gestes, boire de l’alcool, tenir des propos tranchants ou nuancés, aimer les jeunes femmes, écrire aussi, comme s’il était vivant. Ou bien tout le contraire : comme s’il était mort trente-sept ans plus tôt, parti en fumée. Comme si sa vie dès lors n’avait été qu’un rêve où il aurait rêvé tout le réel : les arbres, les livres, les femmes, ses personnages. A moins que ceux-ci ne l’eussent rêvé lui-même ». Cette angoisse d’écrire, de vivre, c’est la même, dont l’immense Primo Levi avait décrit les symptômes dans les dernières lignes de « La trêve » : « Nulla era vero all’infuori del lager. Il resto era breve vacanza o inganno dei sensi, sogno ». Dans la réalité de Buchenwald, Semprun confie que les latrines étaient le lieu de la liberté, celui où se déroulent des séances de récitation de poèmes, rendues possibles parce que leurs gardiens ne supportent pas l’odeur et restent à l’extérieur, sans se douter que c’est souvent sur la fange que s’épanouissent les plus belles fleurs. A cette période, la plupart des résistants étaient communistes, et s’ils ont pu résister un peu mieux que d’autres à l’anéantissement dans les camps, c’est parce qu’ils étaient organisés certes, mais aussi par la grâce de ce quelque chose qui les dépassait, les préservant des ravages de l’égoïsme. Dans les années 1990, Semprun retourne à Buchenwald et apprend ce qu’il ne pouvait imaginer pendant près de quarante ans : il doit sans doute la vie à un homme chargé d’enregistrer les nouveaux arrivants au camp. A son arrivée en février 1944, malgré l’obstination de Semprun, plutôt que l’enregistrer comme un « student » (étudiant), cet homme a noté sur sa fiche « stucateur », ouvrier donc. Aux yeux de leurs gardiens, les intellectuels ne sont pas assez rentables et sont prioritaires lors des envois dans l’antichambre de la mort des tunnels de Dora. Semprun écrit ceci : « Il n’empêche, c’est parce que cet homme était communiste qu’il m’a sauvé la vie. » Cette révélation en fin d’ouvrage vient clore le parcours des obsessions de Semprun.

Auprès de Maurice Halbwachs agonisant, ce moment poignant lorsque Semprun murmurant un vers de Baudelaire lui permet un dernier sourire : « Ô mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre… » Je ne résiste pas au plaisir de reproduire la suite en conclusion, telle que se l’est sans doute récitée Halbwachs dans sa lutte contre l’agonie : « Ce pays nous ennuie, ô Mort, appareillons, si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre, nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons, verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte, nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, plonger au fond du gouffre, enfer ou ciel qu’importe, au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ! »

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Lyon-Turin : les affaires reprennent.

La démocratie participative. Défense de rire. Dans son livre « Trafics en tous genres », publié chez « tim buctu éditions », Daniel Ibanez se livre à un bel exemple de démocratie participative. Mu par la seule question de l’utilité publique, cet économiste a tenté de saisir le bien-fondé de celle du projet de nouvelle liaison ferroviaire Lyon-Turin, ainsi que le percement du tunnel afférent. S’appuyant sur des rapports comme celui rendu par la Cour des Comptes en août 2012 ainsi que sur ses propres études et analyses, et contrairement à ce qu’indique la loi, le livre montre comment dans cette affaire, il n’y a pas eu de débat public. Pour les responsables, élus ou professionnels du bâtiment et de la mamelle publique, il y a d’un côté ceux qui savent et de l’autre les irresponsables qui ne savent pas de quoi ils parlent. Tout ce qui peut générer de grands profits fonctionne de la même façon (cf les industries pharmaceutique, alimentaire, celles relevant du domaine de l’énergie, et j’en passe). D’ailleurs en démocratie où règne la liberté d’expression, le paradoxe veut que ceux qui savent s’escriment par tous les moyens à ne pas divulguer les informations, tandis que les prétendus ignorants, opposants idéologiques, forcément manipulés par, etc. etc. sont tout bonnement priés de se taire. Et s’ils ne se taisent pas assez fort, on tente de les y obliger, en tâchant de les discréditer, en diffusant à leur encontre des menaces de mort (pratique autorisée comme le montrent celles dont font l’objet les zadistes de Sirvens de la part des tenants du barrage emmenés par la Fdsea 82), ou bien devant un tribunal (en Italie, le poète et romancier Erri De Luca est actuellement poursuivi pour « incitation au sabotage »), ou plus prosaïquement en les occupant à négocier avec des crs. Parfois on les piège sur un plateau télé comme sur France 3 en 2012 où, après un publi-reportage d’une heure en faveur du projet, on leur donne trois minutes pour exposer leurs analyses. (p.131) « Il nous faut rencontrer les élus, la presse, et leur transmettre les informations sur les capacités de la ligne existante, montrer les documents, prouver le caractère trompeur et fantaisiste des allégations. » (p.180) « Les recherches et les analyses permettent de mettre en évidence une sorte d’imposture… loin d’avoir favorisé un état des lieux objectif, tous les moyens ont été mobilisés pour trouver des slogans et des évidences simplistes justifiant le projet. » Le pot de terre face au pot de fer. Et pourtant elle tourne, aurait murmuré Galilée, et comme en écho, les opposants au projet continuent de gueuler : et pourtant la nouvelle ligne est inutile, coûteuse et propice à toutes sortes de magouilles politico-financières. Le livre de Daniel Ibanez porte un éclairage sur les conditions dans lesquelles tout cela est rendu possible. En l’absence d’un réel débat public objectif et au besoin contradictoire que pourtant la loi impose.

 

 

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« Le cercle des illusionnistes » du magicien Alexis Michalak au TNN.

Suite à une alléchante critique parue il y a un an dans le Canard enchaîné, j’ai commandé ce que je croyais être un roman mais qui n’était que le texte d’une pièce de théâtre : « le cercle des illusionnistes » d’Alexis Michalak, édition Les Cygnes. Je l’ai donc lu. Inutile de le résumer ici. L’histoire s’articule autour du fait que Georges Méliès a repris le théâtre d’illusions que créa Jean Eugène Robert-Houdin dans une cave au 8 boulevard des Italiens à Paris. L’idée de base est que la vie est un cercle et que les illusionnistes sont la vie. Tout en abordant une infinité de thèmes avec beaucoup de finesse. Mais le plus important au cours de cette lecture, c’est qu’elle me fit tomber dans un prodigieux tourbillon d’images. Hier je suis allé voir la pièce au TNN. Alexis Michalak en assure la mise en scène avec un talent égal à celui de l’auteur Michalak Alexis. Sur le plateau j’ai retrouvé le même tourbillon qu’à la lecture. Dans une multitude de lieux différents et sur une période d’au moins un siècle, six excellents comédiens interprètent combien, vingt, trente ? personnages avec une incroyable énergie, se croisant ou se complétant pour traverser l’espace et le temps et nous embarquer dans une histoire d’autant plus extraordinaire qu’elle semble vraie, soutenus par une scénographie à la hauteur du miracle. C’est simple. C’est beau. C’est magique. De quoi nous réconcilier à vie avec le théâtre.

Le cercle des illusionnistes

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