« Les insoumises »

Ceci est à l’origine une commande pour une pièce « drôle » et qui parle des conflits de génération et aussi combien tout fout le camp etc, etc… Je me suis lancé mais très vite j’ai vu que je m’écartais de la commande, que mes personnages avaient envie de vivre autre chose. Je les ai laissé faire. Et j’ai réalisé le grand écart entre ce que j’avais envie d’écrire et les goûts et les attentes et les centres d’intérêt de mes interlocuteurs potentiels. Ce texte je ne l’ai pas terminé. Volontairement. Pour que mes personnages continuent longtemps d’exister en moi.

1.

Un parc. Un banc.

Nanny vient s’asseoir. Sans hésiter ni chercher, elle est directement venue s’asseoir comme on se pose. Elle respire et apprécie le moment.

Entre Myriam essoufflée.

Nanny                     Toi tu as couru.

Myriam                  Ils te cherchent partout.

Nanny                     Mais toi tu m’as trouvée.

Myriam                  Les salauds.

Nanny                     (douce) Ne parle jamais comme ça de ta famille.

Myriam                  (Bas à l’oreille) N’empêche ce sont des salauds.

Nanny                     Ils font ce qu’ils peuvent.

Myriam                  Embastiller la grand-mère, c’est tout ce qu’ils ont trouvé pour avoir la paix ?

Nanny                     Tu lui ressembles tellement. Tu sais, le jour de ta naissance, ta mère a failli ne pas être là. Tu es née à dix-sept heures. Eh bien à quinze heures trente, ta mère était – figure-toi – sur une barricade. Je ne sais plus contre quoi luttait Carole ce jour-là mais elle a bien failli accoucher dans la rue. Et toi pour parrain, un CRS.

Myriam                  On ne m’en a jamais parlé.

Nanny                     Il n’y a pas de quoi se vanter.

Myriam                  J’essaie d’imaginer ma mère sur une barricade. Tailleur Hugo Boss et Louboutin aux pieds. (A grimpé sur le banc) Camarades !

Nanny                     Carole avait quelques défauts mais n’a jamais été communiste. Et puis elle ne s’est pas toujours habillée comme ça. Descends, tu me donnes le vertige.

Myriam                  Tu devrais en profiter.

Nanny                     Profiter ?

Myriam                  S’ils te mettent dans cette espèce de pension, tu n’as qu’à en profiter. Tu n’as rien demandé et on te considère comme une irresponsable, pourquoi tu n’en profites pas ?

Nanny                     Profiter pour quoi ?

Myriam                  Pour être irresponsable et faire tout ce qu’il te passe par la tête.

Nanny                     Que crois-tu qu’il me passe par la tête ?

Myriam                  Je serais toi…

Nanny                     Et qu’est-ce que tu ferais ?

Myriam                  Moi quand j’aurai ton âge, j’en ferai voir à tout le monde. Oui. Et pour commencer, je souffrirai de tout. Du dos, du ventre, des jambes et de la tête. Je souffrirai d’amnésie, tiens, et je ne me souviendrai jamais de ce qu’on vient de me dire. Si on m’arrête dans la rue, je serai incapable de dire qui je suis où je vais. J’entrerai chez les voisins comme si c’était chez moi. J’irai me mettre à table : Y a quoi à becqueter ce soir ? Je dirai plein de gros mots et j’enlèverai mes dents pour faire peur aux enfants. Et ça me fera tellement rire que je me pisserai dessus. Comme ça ma belle-fille (Se pince le nez) : La vieille a encore pissé dans sa culotte.

Nanny            Grâce à Dieu, je ne serai plus là pour voir ça.

3.

Myriam                  Une belle histoire d’amour.

Carole                    Superbe. Trente ans de mariage, cinq accouchements dont deux fausses couches. Mais attention : sur un air de tango.

Myriam                  Encore ton ironie. Finalement tu auras passé ton existence à te moquer de tout et de tout le monde. De toute façon, toi et ta génération à part chacun pour sa pomme vous avez inventé quoi ? (Un temps court de recul) On prononce le mot amour et ça la ramène avec ses fausses couches. On peut savoir ce qu’il t’a fait, l’amour ?

Carole                    C’est sûr, nous ne l’aimions pas beaucoup.

Myriam                  Un sentiment ça se respecte.

Carole                    Celui-là, je m’en méfiais.

Myriam                  Tu t’en méfiais ?

Carole                    Comme d’une cage.

Myriam                  Ah, le refrain sur la femme libérée.

Carole                    Pardonne-moi d’être directe, mais oui j’ai revendiqué de pouvoir décider librement avec qui coucher ou pas. Je n’avais pas envie d’un de ces maris qui t’offrent un lave-linge ou un aspirateur pour la fête des mères.

Myriam                  Et à ton époque on ne connaissait pas le caoutchouc ?

Carole                    La vie réserve des surprises.

Myriam                  Me voilà : Surprise !

8.

Nanny                     Tu t’es décidée à rentrer ?

Myriam                  Hier. Le temps d’un saut à l’agence et me voilà.

Nanny                     Est-ce que ces messieurs en cravate sont contents de toi ?

Myriam                  Jamais. Ils ne sont jamais contents. Mais on s’en fout. Qui t’a offert cette robe ? Ne dis rien. Ce serait-y pas ton Romeo du deuxième, celui qui raconte des histoires coquines, monsieur Moumoute en personne ?

Nanny                     Ne l’appelle pas comme ça, le pauvre. Monsieur Latour porte peut-être une moumoute mais c’est une personne de qualité.

Myriam                  Et parmi toutes ses qualités, est-ce que Latour en question… (À l’oreille)

Nanny                     Oh. Mais quel drôle de petit phénomène nous avons là aujourd’hui.

Myriam                  Le diable. (Elle agite de l’ail) Réponds.

Nanny                     C’est ta mère qui m’a offert cette robe. Et mademoiselle, sachez une fois pour toutes que non, la tour de Pise ne se redressera plus.

Elles rient.

Nanny                     Tu sais, j’ai un peu oublié comment ces choses-là se passent.

Myriam                  Je te rafraîchis la mémoire.

Nanny                     Un des privilèges de mon âge c’est de perdre la mémoire.

Myriam                  Allez !

Nanny                     Myriam, est-ce bien sérieux ?

Myriam                  Comment tu veux être sérieuse quand on parle d’un homme à quatre pattes sur du gerflex ?

Nanny                     Alors il vaut peut-être mieux…

Myriam                  (la coupe) Non, non, non, je te raconte ma dernière expérience. Je te passe le dîner aux chandelles au troquet en bas de chez lui vu que des chandelles y en avait pas. On passe direct dans son salon pour les préliminaires. Tu sais, ce moment où ces messieurs tentent généralement de mesurer jusqu’où ils pourront aller. Lui fait semblant de me proposer à boire. Non, d’abord il s’absente deux minutes à l’étage, c’est important. Je dois faire un saut à la salle de bains, qu’il me dit. Et puis il revient et me propose à boire, mais avant que j’aie pu répondre il avait sa langue en mode ventouse dans mon oreille. Bon, tu sais combien je suis conciliante, en plus je n’avais pas refusé son invitation, n’est-ce pas.

Nanny                     (amusée) Oh non ma chérie, quelle tragédie.

Myriam                  Attends, tu vas voir.

Nanny                     Ah bon, il y a une suite ?

Myriam                  Je dirais même une chute. Vu que debout il a du mal, il m’entraîne au sol et là monsieur s’active, mais tu vois avec tact et délicatesse, genre je m’applique, le premier de la classe passe son exam. Du coup je le regarde faire, des fois qu’il me demande de le noter.

Nanny                     Non !

Myriam                  Si. Mais du coup de mon côté, rien.

Nanny                     Rien du tout ?

Myriam          J’aurais pu lire le Figaro magazine ou même l’Équipe que ça m’aurait fait le même effet. Pas moyen de sentir quoi que ce soit. Alors je lève les yeux au plafond en essayant de me concentrer sur quelque chose et là tu ne devineras jamais. (Un temps court) Au plafond. Il y avait, oh non je te jure, quand j’y repense. Le plafond était taché. Genre une fuite d’eau. Alors au début, la tache m’intrigue. Je plisse les yeux vu qu’on était un peu dans la pénombre. Finalement je distingue des gouttes et de toute évidence au-dessus de nos têtes il y a une tache d’eau en train de se répandre. Tu te demandes sans doute qu’est-ce que je fais ?

9.

Carole                    Au début tout était simple. Nous n’avions qu’une peur, un seul ennemi : se laisser voler sa vie. Nous rêvions, c’est sûr. Pendant que les autres baissaient les bras, la société de consommation gagnait la bataille. Et puis nous avons passé la vitesse supérieure. Les rêveurs sont devenus des révoltés. Mais se battre avec son ennemi, organiser toute sa vie contre lui, c’est encore lui accorder la place centrale, non ? Fernando disait que la vie nous lance en l’air comme des cailloux. Et puis nous faisons de petits ricochets : regardez comme je suis libre. Il me conseillait de ne pas devenir activiste. Et comme je lui disais que je n’avais pas le choix, que c’était dans ma nature, il me répondait : alors débrouille-toi pour en faire le moins possible. Pourquoi ? Si j’ai envie d’être hyperactive, et si je trouve gratifiant de consacrer ma vie à lutter contre l’oppression ? (Elle sourit) Et Fernando m’a répondu : moi j’ai la vessie hyperactive, je ne vois pas ce qu’il y a de gratifiant. (Un temps) Ce n’est pas lui, c’est moi qui ai entraîné Fernando en Amérique Centrale. Il y est allé pour moi. Pour me suivre, être près de moi et me regarder du bord où je le laissais s’approcher. Lorsque l’armée a donné l’assaut, il a fait partie des volontaires chargés de résister pour nous donner le temps de partir. Pour me donner le temps de partir. Et depuis je ne peux m’empêcher de me dire que. Nando ? Pardonne-moi si je t’ai volé ta vie.

15.

Myriam                  Je suis tombée du ciel. Par inadvertance. Un accident. Comme si ma mère avait conçu son enfant toute seule. Je la regarde, je la cherche, en me demandant parfois quelle enfant elle a été.

Carole                    Petite, je cherchais mon ombre sur les murs, ou sur le sol quand je marchais dans la rue. C’était la preuve que j’existais. Maman, tu as toujours le rond de serviette vert et bleu que j’avais fait pour la fête des mères ? Et tu te souviens du vieux monsieur qui jouait de l’accordéon sur un banc du square ? Pour aller à l’église nous passions près de lui. En marchant je regardais sa main danser dans la lumière. Un jour nous nous sommes arrêtées devant lui et lui s’est arrêté de jouer : oh la jolie famille, quelle jolie petite fille. Il m’a offert un bonbon, que je n’ai pas voulu toucher parce qu’il était à moitié fondu. Et toi tu as gentiment accepté et tu m’as dit : ce sera pour plus tard, d’accord ? Je me suis serrée contre toi. Le joueur d’accordéon a demandé quel âge as-tu ma jolie ? Et tu as répondu elle a huit ans, elle a dix ans, elle a quinze ans, elle en aura bientôt vingt-trois, non ça c’est ce que tu as dit au médecin de l’hôpital. Où le soir dans ma chambre à la clarté d’une lampe, je me répétais que je devais sûrement exister puisque je pouvais voir mon ombre. Alors je me levais, et j’allais poser le front sur le mur, pour essayer de me fondre dans mon ombre. En regrettant de ne pas pouvoir retrouver le goût du bonbon dans ma bouche.

Nanny                     Je ne peux pas dire ce qu’il s’est passé. Nous vivions… Il nous restait notre Elena avant qu’elle ne soit devenue Carole. Elena et sa poupée de porcelaine. Son père et moi nous nous disions. Non, je me disais que ce serait plus simple à présent que les garçons étaient grands, casés. Que nous aurions plus de temps pour nous. Que nous pourrions peut-être. Voyager. Ou bien que. Mais non, la vérité c’est que lorsque la maison se vide, rien ne peut plus la remplir. Elena était pleine de vie. Elle aimait beaucoup danser. Alors il lui fallait de la musique. Mais Renzo, « tu vas lui dire de faire moins de bruit ! » Moins de bruit. Oui nous avions une existence où la musique de la vie n’était plus qu’un bruit ?

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