« Le roman de Molière »

Librement inspirée du « Roman de monsieur Molière » de Mickaïl Boulgakov. Agrémentée de larges extraits des oeuvres de Molière.

Extrait 1 : La naissance d’un roi

Béjart : Madeleine !

Gros-René : Les nouvelles !

Catherine : Il est là ?

Du Croisy : Alors ?

Madeleine : On a fait venir la nourrice.

Du Croisy : Alléluia !

Catherine : On peut le voir ?

Gros-René : Qu’on nous amène l’enfant !

Madeleine : Il faut attendre.

Du Croisy : Attendre quoi ?

Madeleine : Attendre qu’il ait tété.

Gros-René : Si la nourrice est à son goût.

Du Croisy : On peut attendre longtemps !

Béjart : Écoutez, écoutez !

Catherine : On vient !

Madeleine : La voilà !

Gros-René : Elle porte quelque chose ?

Béjart : Le petit !

Du Croisy : Il est là !

Madeleine : Doucement !

Béjart : Regarde, Madeleine, il est là !

Gros-René : Il a l’air si petit.

Du Croisy : Il deviendra si grand.

Béjart : Nourrice, approche un peu !

Nourrice : Qu’est-ce que vous voulez ?

Béjart : Voir l’enfant, pardi !

Catherine : Doucement, nourrice !

Madeleine : N’oublie pas qu’il est né avant terme.

Nourrice : Ce n’est pas le premier de son espèce.

Du Croisy : Oui mais celui-là est unique.

Nourrice : Madame Cressé en fera d’autres.

Béjart : Jamais plus, entends-tu, elle n’en fera de semblable.

Du Croisy : Ni aucune autre femme au monde.

Gros-René : Tu entends ça, nourrice ?

Nourrice : J’entends surtout que vous êtes plus ronds que barriques.

Gros-René : Certes, mais la question n’est pas là.

Béjart : Prends soin de lui, nourrice ; ce bébé deviendra célèbre.

Du Croisy : Plus célèbre que votre roi, Louis le Treizième !

Gros-René : Plus glorieux encore que celui qui suivra !

Du Croisy : Qui sera pourtant nommé « Louis le Grand » !

Gros-René : Et même « Le Roi-Soleil » !

Béjart : Attends, nourrice !

Nourrice : Si vous voulez qu’il vive, il faut qu’il se repose.

Madeleine : Cet enfant est précieux.

Du Croisy : C’est le futur roi de la comédie.

Gros-René : Le dénommé Molière.

Béjart : Tu as compris, nourrice ?

Catherine : Au fait, il a crié ?

Du Croisy : Ah ! oui, montre-nous ; est-ce qu’il respire ? Reviens !

Madeleine : Laissons-la tranquille, qu’elle aille à son ouvrage.

Béjart : Tu as raison. Et nous, mes amis, retournons au nôtre !

Gros-René : C’est ça ! Allons… Où ça ?

Béjart : Allons nous préparer en attendant le jour d’avoir un vrai théâtre.

Gros-René : Un théâtre ?

Du Croisy : Un vrai théâtre à nous ?

Béjart : Un vrai théâtre à nous.

Catherine : Cet enfant est prodigieux. A peine s’il est né que déjà nous rêvons.

Béjart : Les enfants, en route ! Direction, les Halles !

 

Extrait 2 : Le contemplateur

Poquelin : Votre fils aura bientôt fini son arithmétique ?

Marie : Mon ami, ne vous faites pas autant souci de lui.

Poquelin : Il passe son temps à la fenêtre.

Marie : Où il ne fait grand mal à personne.

Poquelin : Rêvasser n’a jamais mené nulle part. C’est le travail qui nous fait hommes de bien.

Marie : Menez-le de temps en temps à l’atelier.

Poquelin : Il y perturbe son monde avec ses questions. Et en plus il bégaie.

Marie : Il est d’humeur émotive.

Poquelin : D’humeur émotive ! Songez que bientôt il recevra ses commandes directement du roi.

Marie : Votre pas est un peu trop rapide pour celui d’un enfant.

Poquelin : La peste soit si je connais quelque chose aux enfants. En tout cas il serait souhaitable de toucher deux mots à votre père. Ne faites pas l’innocente ; votre père conduit régulièrement Jean-Baptiste au théâtre.

Marie : On croirait vous entendre parler de sorcellerie.

Poquelin : Emmener un enfant à l’Hôtel de Bourgogne ! Lui montrer des comédiens qui se pavanent sur scène !

Marie : Où voudriez-vous qu’ils le fassent ?

Poquelin : Marie ! Nous parlons de son avenir.

Marie : Bien, cessons la querelle. Vous y tenez : je parlerai à mon père.

Poquelin : Rappelez-lui que notre fils sera tapissier de cour, non bouffon du roi.

 

Extrait 3 : L’art de divertir

Molière : Cela t’amuse toujours autant ?

Madeleine : J’ai un faible pour les fripons.

Molière : J’ai mis Sganarelle sur scène pour divertir le peuple.

Madeleine : Le peuple a soif de rire.

Molière : Le peuple, mais des nobles ! Comment peuvent-ils sourire à ces grossièretés ?

Madeleine : Courtisan, charpentier, un homme est un homme. Et pour ce qui est du rire, tu sais leur en donner comme personne.

Molière : Et toi, Madeleine, tu sais comment me consoler.

Madeleine : Va retrouver la nouvelle. Ne dis pas le contraire, je t’ai vu lui faire les yeux doux.

Molière : Tu es jalouse ?

Madeleine : Marquise ne te fera pas que du bien.

Molière : Jalouse !

Madeleine : Tu ne connais vraiment rien aux femmes.

Molière : « Tant que j’aimerais mieux une laide bien sotte

Qu’une femme fort belle avec beaucoup d’esprit. »

Madeleine : « Il jurait qu’il m’aimait d’un amour sans seconde,

Et me disait des mots les plus gentils du monde. » Voilà certainement des douceurs qu’on admire ; mais toi, Molière, tu n’aimes pas comme il faudrait qu’on aime.

Molière : En tout cas maintenant, avec Catherine, Marquise et toi, et puis Gros-René, Dufresne et ton père, nous voilà parés pour de belles choses.

Madeleine : De belles choses, oui ; mais n’oublie pas la caisse. Ton « Étourdi » nous a fait du bien ; et ce « Dépit amoureux » que tu écris en ce moment lui est encore supérieur. Le prince de Conti t’a-t-il passé nouvelle commande ?

Molière : Le voilà contaminé et versé dans les questions religieuses.

Madeleine : Inconstants, les puissants de ce monde ! Il est sans doute temps de quitter le Languedoc.

Molière : Nous partirons si tu le dis.

 

Extrait 4 : Les querelles des écoles

Passant 1 : Eh bien, te voilà tout en joie.

Passant 2 : Je sors du Palais-Royal.

Passant 1 : Molière !

Passant 2 : Devine quoi. Il a repris Sganarelle.

Passant 1 : « Le cocu imaginaire » ?

Passant 2 : Il s’est mis en tête de se marier.

Passant 1 : Molière ?

Passant 2 : Sganarelle. Ça s’appelle « l’école des maris ».

Passant 1 : Un nouveau scandale à venir.

Passant 2 : Pire que tout. Ce coup-ci, c’est Sganarelle lui-même qui mène sa promise dans les bras de l’amant. Tous les cocus de Paris se sont vus sur scène.

Passant 1 : Ça doit faire du monde.

 

Extrait 5 : Il nous étonnera toujours

Louis XIV : Mademoiselle, serez-vous à Versailles pour notre fête ?

La Vallière : Votre Altesse me conseillerait d’en être ?

Louis XIV : Nous ne la donnons que pour vous plaire.

La Vallière : Si la Reine entendait Votre Majesté.

Louis XIV : Ne manquez pas la comédie galante de Monsieur de Molière.

La Vallière : Galante ? Depuis quelque temps, Molière s’est plutôt fait le spécialiste de choses qui fâchent.

Louis XIV : Rassurez-vous, il s’agit ici d’une commande.

La Vallière : Vous me tentez.

Louis XIV : Nous ne l’avons fait que pour vous entendre dire cela.

La Vallière : Vous minaudez. Mais ce Molière saura-t-il rendre la galanterie comme il a su peindre la préciosité ?

Louis XIV : Faisons-lui confiance. Mais quoi qu’il arrive, restez jusqu’à la fin. Vous pourrez entendre alors quelques vers à vous seule destinés.

La Vallière : A moi ?

Louis XIV : Qui d’autre que vous mérite que l’on se rende aux doux charmes de l’Amour ?

La Vallière : Vous me flattez, Votre Altesse.

Louis XIV : Non, nous vous aimons.

 

Extrait 6 : Le bouffon malgré lui

Chapelle : Vanité des vanités ! Tout n’est que vanité !

Jonsac : Bien d’accord avec toi, Chapelle.

Chapelle : Regardez autour de vous, et dites-moi ce que vous voyez.

Boileau : Le mal est profond.

Jonsac : Je vois rien du tout.

Chapelle : Science, littérature, art : vanité vide et creuse.

Jonsac : Vide et creuse.

Boileau : La vie n’est que malheurs, injustices et chagrins.

Jonsac : Aux chagrins d’amour !

Chapelle : Que faire, mes amis ?

Jonsac : Buvons !

Chapelle : J’ai plus soif.

Boileau : Mais si la vie n’est qu’un trou noir, qu’espérons-nous ?

Jonsac : De la lumière, s’il vous plaît !

Boileau : Illusion, la lumière.

Chapelle : Il fait nuit noire.

Jonsac : Encore plus noir que dans le trou de balle d’une vache.

Chapelle : Écoutez, la rivière nous appelle.

Jonsac : Qu’est-ce qu’elle dit ?

Chapelle : Allons nous noyer tous ensemble.

Boileau : Mon bon Chapelle, voilà qui est parlé.

Jonsac : Qui est parlé !

Boileau : Nous te suivons.

Jonsac : Nous te suivons !

Molière : Mes amis, que faites-vous ?

Jonsac : (aux deux autres) Que faites-vous ?

Chapelle : Molière, la vie est insupportable.

Boileau : Nous devons en finir.

Jonsac : A la rivière !

Molière : Joli projet, mais c’est mal de m’avoir oublié. Je vous croyais mes amis.

Boileau : Il a raison, nous sommes des porcs.

Jonsac : Nous sommes des porcs !

Chapelle : Viens avec nous.

Jonsac : Oui, viens te baigner avec nous.

Molière : Mais vous savez qu’il n’est pas bon de se noyer maintenant. Les gens diront que c’est parce que nous avons bu. Ce n’est pas ainsi qu’on fait. Allons nous coucher, dormons jusqu’au matin et sur le coup de dix heures, quand nous serons d’aspect convenable, nous irons à la rivière la tête haute, et nous leur montrerons comment vivre en philosophes.

Chapelle : Admirable !

Boileau : Je suis de ton avis, Molière. Nous leur montrerons demain.

Jonsac : C’est ça, demain. En attendant, buvons ! (il s’écroule)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s