« Le fabuleux voyage de don Quichotte et Sancho Panza »

Dans cette adaptation théâtrale à deux personnages, j’ai voulu mettre en valeur tout ce qui me faisait rire dans le roman de Cervantes. Car si on a beaucoup insisté sur le côté pathétique du personnage, je trouve le roman assez « tordant » ; en français on dirait : croquignolesque, et plus près de nous : abracadabrantesque… Si j’ai retenu tout ce qui m’amusait, j’en ai aussi composé une version plus légère, avec des dialogues davantage resserrés et une action plus débridée, pour se prêter à une mise en scène inventive correspondant mieux aux goûts du public d’aujourd’hui.

Extrait 1 : (rencontre imaginaire qui ne figure pas dans le roman)

(Sancho) Mon bon seigneur, cette auberge est-elle fermée que vous en soyez à faire le guet devant la porte ?

(don Quichotte) Soyons précis : le guet, il se peut, et la porte fermée, assurément ; par contre ce que vous voyez n’est pas une auberge, mon brave.

(Sancho) Ce n’est pas une auberge.

(don Quichotte) Non. Et vous seriez bien avisé de me croire.

(Sancho) J’ai pour habitude de croire ce que me disent mes yeux.

(don Quichotte) Les yeux ne disent pas tout. Il s’agit d’un château pour le moins enchanté, où les demoiselles rient comme des filles publiques, et où le châtelain vous refusera l’entrée si vous avez le malheur de savoir lire.

(Sancho) Dans ce cas, je ne risque rien.

(don Quichotte) Rien de moins que d’y laisser la vie. Qui es-tu, pauvre sot, pour te laisser aveugler de la sorte ?

(Sancho) Je me nomme Sancho Panza, paysan de son village. Et si j’aspire à vivre encore un peu, je mourrai dans l’heure si je ne peux faire remplir cette outre de vin à l’auberge.

(don Quichotte) Je te le déconseille fermement, Sancho. Car leur vin pourrait contenir quelque filtre contre lequel ton estomac n’est pas suffisamment armé.

(Sancho) Mon estomac en a pourtant soutenu d’autres, croyez-moi sur parole. Mais si je veux bien vous écouter, que me conseillerez-vous à cette heure ?

(don Quichotte) De servir le plus grand des chevaliers errants que la profession ait jamais compté.

(Sancho) Ah ! Et où se trouve cette personne ?

(don Quichotte) Devant toi ; et je peux te garantir que tu ne le regretteras pas.

(Sancho) Et vous servir consiste en quoi ? Parce que, même si je connais la musique, votre seigneurie pourrait exiger certaines tâches qui ne sont pas précisément dans mes cordes.

(don Quichotte) Tu seras mon écuyer. Qu’il te suffise de me suivre.

(Sancho) Vous suivre ?

(don Quichotte) Du côté où nous poussera l’aventure.

(Sancho) Et vous croyez que cette aventure pourrait étancher ma soif ?

(don Quichotte) Tiens-toi bien, Sancho. Il se pourrait qu’avant six jours, j’aie conquis un empire composé de plusieurs royaumes ; ce qui tomberait à pic, car je t’en donnerais un dont tu serais couronné roi.

Extrait 2 :

(Sancho) Bien sûr, ce sont des moulins à vent, ou je n’y connais plus rien en minoterie.

(don Quichotte) Pour la minoterie, je laisse à d’autres le soin d’en décider, mais on voit bien que tu n’y connais rien en matière d’aventures. Ce sont des géants, je te dis ; et si tu as peur, ôte-toi de là et dis une prière le temps que j’engage un combat inégal et sans pitié, mais à l’issue tracée d’avance.

(Sancho)  A présent je vois surtout que rien ne pourra vous faire changer d’avis.

(don Quichotte) Un chevalier errant n’a pas d’avis, Sancho, seulement des exploits à accomplir, et dans lesquels il lui faut mordre sans lâcher prise. A l’assaut ! Lâches et viles créatures, c’est un seul chevalier qui vous attaque !

(Sancho) Méfiez-vous quand même ; le vent se lève, et il me semble que les ailes se soient mises à tourner ! Que fait-il ? Mon maître est devenu fou !

(don Quichotte) Vous aurez beau agiter plus de bras que n’en avait le géant Briaré…

(Sancho) Miséricorde ! Retourné comme une crêpe. Eh bien, monsieur, si je ne m’abuse, voilà une aventure qui vous aura fait mordre au moins la poussière.

(don Quichotte) Donne-moi ton bras, Sancho, et, s’il te plaît, épargne-moi des commentaires ou des plaintes qui soulignent surtout ta grande ignorance des usages de la chevalerie.

(Sancho) Redressez-vous, monsieur. Je suis peut-être ignorant mais je sais voir quand un homme est vainqueur ou vaincu, et par enchantement ou pas, vous auriez bien des raisons de vous plaindre.

(don Quichotte) Tu as raison, Sancho, et si je ne me plains pas, c’est qu’il est interdit aux chevaliers errants de le faire.

(Sancho) Puisque c’est la règle, je n’ai rien à dire. En tout cas, moi, je n’hésiterai pas à la moindre douleur ; à moins que l’interdit ne s’applique aussi aux écuyers des chevaliers errants.

(don Quichotte) Sois sans crainte, car tu n’auras pas lieu de te plaindre tant que tu seras sous ma protection.

(Sancho) Puissiez-vous dire vrai, monsieur.

(don Quichotte) Sancho, tu ne dois jamais douter de ce que je dis.

(Sancho) Est-ce que je ne vous avais pas dit, moi, de faire attention ! C’étaient des moulins à vent ; il n’y avait pas moyen de s’y tromper, à moins d’avoir d’autres moulins qui vous tournent dans la tête.

(don Quichotte) Tais-toi, Sancho ; à la guerre plus qu’ailleurs, on ne peut jamais savoir comment les choses vont tourner. C’est cet enchanteur qui a transformé les géants en moulins pour me ravir l’honneur de les avoir vaincus. Mais au bout du compte, mon épée sera plus forte que tous ses maléfices.

(Sancho) Puissiez-vous dire vrai, monsieur.

Extrait 3 :

Ils mangent et boivent du vin.

(don Quichotte) Qu’est-ce que tu regardes, Sancho ?

(Sancho) S’ils sont en bon état.

(don Quichotte) En bon état de quoi ? Te passer par l’estomac ? Ils y arriveront toujours.

(Sancho) Monsieur, m’est-il permis de causer un peu avec vous ?

(don Quichotte) Si ta bouche peut faire deux choses à la fois.

(Sancho) Oh, elle pourrait en faire bien d’autres, que je vous dirais volontiers, si mon maître ne m’avait imposé ce commandement de silence, qui est si dur à respecter.

(don Quichotte) Ce commandement ne t’impose pas le silence total, mais de conserver une attitude conforme au respect que tu me dois.

(Sancho) Alors, avec tout le respect que je vous dois, j’ai au moins quatre choses à vous dire qui me sont restées sur l’estomac. Tenez, en ce moment, j’en ai une sur le bout de la langue, et je ne voudrais pas qu’elle se perde.

(don Quichotte) Dis-la, Sancho ; mais sois bref, car les longs discours sont très vite ennuyeux.

(Sancho) Eh bien, voilà, monsieur ; étant donné le peu qu’on gagne à chercher, comme vous le faites, les aventures dans des endroits déserts, où par conséquent vos exploits resteront ignorés à jamais, je me demande s’il n’y a pas plus d’intérêt à se mettre au service d’un grand roi ou d’un empereur ; de préférence qui soit en guerre, ce qui vous donnera l’occasion de montrer au monde entier la valeur de votre bras, votre grand courage, et votre sagesse plus grande encore. Ce que voyant, notre maître sera obligé de nous récompenser, et il ne manquera pas de gens pour mettre par écrit vos prouesses, qui de ce fait ne resteront pas dans l’encrier.

(don Quichotte) Tu n’as pas tort, Sancho, et il se pourrait même qu’il me marie à sa fille ; mais pour convaincre ce roi dont tu parles, il convient d’abord de se faire un nom.

(Sancho) S’il ne tient qu’à ça, je viens de vous en trouver un ; car si j’en juge d’après les reflets qui animent votre visage, et qui sont sans doute augmentés par la fatigue de vos exploits et toutes les dents que vous y avez laissées, il n’y en a pas de plus approprié que celui de « chevalier à la triste figure ».

(don Quichotte) Merveilleux Sancho, le sage à qui il appartient d’écrire l’histoire de mes aventures t’aura sans doute inspiré ce vaillant patronyme, que j’ai l’intention de porter désormais. Dès que l’occasion se présentera, et afin qu’il s’applique encore mieux à mon nom, je ferai peindre sur mon blason la plus triste des figures.

(Sancho) Ne vous donnez pas cette peine, et économisez votre argent, il vous suffira de montrer la vôtre à qui voudra bien la regarder, et chacun vous croira sur parole.

Extrait 4

(Sancho) : Eh bien, monsieur le chevalier à la triste figure, quand votre main aura accompli l’exploit de se libérer, faites-lui savoir que Rossinante est attelé.

(don Quichotte) : Sacrebleu, Sancho, si ce n’est pas encore la preuve que ce monde est enchanté ; il n’y a pas moyen d’avoir une minute tranquille. Va voir ce qui se passe de l’autre côté de cette fenêtre.

(Sancho) : Aide-toi, le ciel t’aidera, comme on dit chez moi. Et je veux bien faire le tour si vous me promettez une chose, monsieur.

(don Quichotte) : Crois-tu que l’heure soit aux promesses, Sancho ? Je suis en train d’y laisser un bras.

(Sancho) : Ah, monsieur, ne vous y fiez pas ; puisque le ciel n’a rien créé, et l’enfer jamais rien vu qui ne puisse vous épouvanter ou vous intimider, vous surmonterez cette épreuve aussi bien que vous avez surmonté les autres.

(don Quichotte) : Sans aucun doute, mais toi, as-tu l’intention de rester assis jusqu’à la nuit des temps ?

(Sancho) : Ce n’est pas pour dire, mais si nous devons parcourir des routes et des chemins, passer des mauvaises nuits et des jours encore pires pour être traité comme un maquignon, moi je ne vois pas pourquoi je devrais me dépêcher de seller votre cheval ou de voler à votre secours, car à ce compte-là, autant rester bien tranquille et se faire maquignon de chair fraîche.

(don Quichotte) : Espèce de vil manant, grossier personnage, magasin de fourberies, inventeur de mensonges, colporteur d’âneries, ennemi du respect que l’on doit aux personnes royales !

(Sancho) : Je ne vois pas pourquoi non plus vous devriez vous mettre en colère après moi, quand, vous le dites vous-même, je suis aveuglé par une foule d’enchanteurs qui ne me laissent pas plus tranquille que vous.

(don Quichotte) : En cela tu as raison, Sancho, et c’est pourquoi tu dois m’obéir.

(Sancho) : Et qu’avez-vous à ordonner cette fois ?

(don Quichotte) : Commence par faire le tour de cette fenêtre, et voir s’il y a un moyen de me détacher.

(Sancho) : S’il s’agit de ça, je connais un moyen très simple.

(don Quichotte) : Par tous les saints, tu saurais me délivrer ?

(Sancho) : Bien sûr. Il suffirait de défaire le nœud du licol qui vous tient le bras.

(don Quichotte) : Si tu es aussi sûr de toi, je me demande bien ce que tu attends, depuis un quart d’heure que je suis suspendu à cette fenêtre.

(Sancho) : J’attends simplement de vous la promesse, vu l’importance des services que je vous ai rendus, et tout le respect que je dois à mes enfants, qui entre nous soit dit, s’attendent à voir leur père revenir gouverneur ou vice-roi d’un archipel ou d’un royaume, et non en valet d’écurie…

(don Quichotte) : Abrège, Sancho.

(Sancho) : Puisqu’il n’y aura pas moyen de faire entendre ma voix, je connais quelqu’un qui pourra peut-être vous faire entendre raison.

(don Quichotte) : Que veux-tu dire ?

(Sancho) : Et qui sera plus habile à vous déboucher les tympans.

(don Quichotte) : Où vas-tu ? Tu joues avec le feu et avec mes nerfs.

(Sancho) : (voix contrefaite) Ô chevalier à la triste figure ! C’est l’enchanteur  Mignaton qui te parle.

(don Quichotte) : Je ne connais aucun enchanteur de ce nom.

(Sancho) : Tu ne me connais pas puisque je suis nouveau dans la profession ; mais écoute-moi, chevalier, au lieu de discuter le bout de gras. Que cette capture dont tu fais l’objet puisse ne pas te plonger dans la douleur, car elle est nécessaire au prompt dénouement de ton aventure, qui s’achèvera, si tu m’écoutes, par l’union extraordinaire du terrible lion de la Mancha et de la blanche colombe du Toboso, j’ai cité la tendre Aldonza, ou Dulcinée, si tu préfères, et d’où naîtront de fiers lionceaux à l’image de leur père, et aussi solides que leur taureau de mère. Pour cela, tu vas faire preuve de la plus grande humilité et consentir à suivre ton fidèle écuyer dans tout ce qu’il dira jusqu’à ce que vous soyez rentrés chez vous. Qu’en penses-tu, chevalier ?

(don Quichotte) : J’en pense qu’un écuyer n’est pas fait pour mener un navire.

(Sancho) : Voilà qui est répondu ! Alors tu resteras attaché jusqu’à ce que tu changes d’avis. Et tant pis pour ton bonheur, et celui de ta promise, sans parler de celui de vos enfants à venir, qui devront, par ta faute, demeurer dans les limbes de la création jusqu’à ce que leur têtu de père se décide à penser un peu plus à eux ; et moi, j’aurais fait ce que j’ai pu pour vous tous réunis.

(don Quichotte) : Par ma barbe, cet enchanteur me tient, et si je dois d’évidence rompre ce lien magique, lui résister ne sert à rien ; quant à Sancho, il est loyal et honnête ; et s’il est question de l’avenir de ma descendance. (haut) Je reconnais que vous n’êtes pas entièrement dans le faux ; et vous prie de libérer mon bras.

(Sancho) : Bravo, chevalier ! La peur est bonne conseillère, n’est-ce pas ?

(don Quichotte) : La peur !

(Sancho) : Tout doux, chevalier, je plaisantais. On a beau vivre dans un monde merveilleux, il n’y a aucun mal à se faire du bien, comme on dit chez moi, je veux dire chez nous, les enchanteurs.

(don Quichotte) : Voilà un bien étrange discours qui me rappelle quelqu’un. Ce qui est encore la preuve que ces diables d’enchanteurs ont plus de mille tours dans leurs sacs.

(Sancho) : (revenu) Eh bien, chevalier… monsieur, ne vous avais-je pas prédit une prompte libération ?

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