« Grosse faim »

Conte urbain à deux personnages

 

Extrait 1

George: J’y ai rien dit. Même pas bonjour. Même pas bonjour. Pourtant, hé, elle a fait rien qu’à nous mater.

William : Ouais ! Et tu sais pas pourquoi ? (un temps à le regarder) Oh, fais chier !

Georges : C’est mon nez, Will. Pour ça qu’j’le nettoie. Ça t’dérange pas qu’j’nettoie mon nez ? (un temps) C’t intéressant ?

William : T’as qu’à apprendre à lire.

Georges : J’préfère les jeux. Tu m’les laiss’ras ?

William : Mouche-toi d’abord.

Georges : C’est bon chez Joe.

William : Ça t’a plu ? Tant mieux. C’était la dernière fois.

Georges : C’que tu racontes ?

William : Chaque fois c’est la honte.

Georges : La honte ?

William : Ça s’appelle comme ça, mon pote. Quand on s’assoit au milieu de vingt personnes et que dix minutes plus tard y a plus que nous deux en tête à tête.

Georges : On peut pas les obliger à nous r’garder manger.

William : Tu manges pas, tu te bâfres. Regarde un peu. Mais regarde ça !

Georges : Pourquoi tu t’fâches ?

William : La prochaine fois : ceinture.

Georges : Merde, t’es vache ! Dis-moi pourquoi ?

William : Je te dis que j’avais honte.

Georges : Moi, j’avais faim. On y va pas assez, Will. Du coup quand on y va, j’ai trop faim.

William : Quand on a faim, Georges, on mange par la bouche.

Georges : Si tu crois qu’j’calcule…

William : Tu en mets la moitié à côté, t’étonne pas d’avoir faim.

Georges : C’est les fourchettes qui sont trop p’tites.

William : Les fourchettes, t’as raison.

Georges : On d’vrait manger avec les doigts. Plus d’gaspillage. Quand t’as fini, tu t’lèches les doigts, ou tu t’laves les mains si t’aimes mieux, on en parle plus.

 

Extrait 2

Georges : Chaque fois qu’je vois ces trucs…

William : Les pelures ?

Georges : Les mains d’mon vieux. Deux pelles comme ça. Et puis des veines qui partaient dans tous les sens. Comme là. Sauf que là c’est blanc.

William : Et si tu t’offrais un petit voyage ?

Georges : Pourquoi tu dis ça ?

William : Comme ça. Une idée.

Georges : J’ai pas b’soin d’voyager.

William : Personne n’a besoin. Tout le monde voyage.

Georges : Ça empêche pas qu’j’ai pas besoin.

William : (regardant la mer) Tu n’as jamais envie de savoir ce qu’il y a au bout ?

Georges : Et toi, t’as envie ?

William : Ça m’arrive.

Georges : Tu crois qu’y a quoi ?

 

Extrait 3

William : Tu es prêt ?

Georges : Et toi ?

William : Tu prends le bulletin, tu vas un moment derrière la couverture.

Georges : La couverture ?

William : C’est ça, tu fais comme si tu réfléchissais, et tu reviens le déposer dans l’urne.

Georges : Dans la boîte ?

William : C’est ça.

Georges : L’est joli.

William : Merci. Tu y vas ?

Georges : Non, vraiment l’est trop beau.

William : Tu veux plus voter ?

Georges : J’vais voter avec l’aut’.

William : Ah non. Ça, c’est pas possible.

Georges : J’te fais cadeau du tien.

William : Je peux pas l’accepter. Les bulletins, ça s’échange pas comme ça au dernier moment. (un temps) T’es pas obligé de t’isoler si l’odeur te gêne.

Georges : Tu veux pas d’mon cadeau ?

William : En pleine élection ?

Georges : Parc’qu’y a une élection, on peut plus faire d’cadeau ? C’est con c’que tu dis.

William : Peut-être mais j’y peux rien. Si on veut respecter les formes, il faut s’en tenir aux règles.

Georges : Tu sais bien qu’j’aime pas les règles.

William : Dans tous les jeux, il y a des règles. C’est pas pour rien. Sinon on fait n’importe quoi.

Georges : On fait tout l’temps n’importe quoi. Qu’est-ce y t’prend avec tes règles ?

William : Georges, les règles c’est pour te protéger.

Georges : Eh ben moi, ça m’fait mal.

 

Extrait 4

William : Tandis que toi, Georges, c’est différent.

Georges : J’ai pas dit ça.

William : Tu pourrais aisément t’installer ailleurs et devenir un rejeton. Viens avec moi. (un temps) Regarde ce bosquet, Georges. Regarde-le bien. Comment tu crois qu’il fait malgré le manque de place et la concurrence ? Pourtant il est magnifique, non ? Il n’est pas magnifique ? (Georges acquiesce) Eh bien pour être aussi resplendissant, tu vois, de temps en temps, il y en a un qui se dévoue. Attention, pas n’importe lequel. Il lui faut des qualités que les autres n’ont pas. Il est unique, Georges. Tu m’entends ? Unique. Il entend cet appel qui lui vient d’en haut, se met en route et va s’enraciner un peu plus loin, dans un morceau de terre vierge, et tu sais quoi, il la repeuple. Rien que ça. (Georges a bâillé) Même si tu bâilles, c’est comme ça et on n’y peut rien. Il en est ainsi depuis que le monde est monde. Qu’est-ce que tu regardes ?

Georges : Le bosquet.

William : Qu’est-ce qu’il a ?

Georges : Y s’arrête avant la plage.

William : Et alors ?

Georges : Va pas bien loin.

William : C’est ce que tu crois. C’est ce qu’il te semble. Mais ne te fie pas aux apparences, Georges, elles sont toujours trompeuses. Ce bosquet ne va pas bien loin, crois-tu ? Pour en être sûr, il faudrait aller voir de l’autre côté.

Georges : D’l’autre côté d’la plage ?

William : Tu le sais pas mais les rejetons sont capables de bien des miracles. Regarde Jésus. Quel meilleur rejeton que lui ? Et qui peut savoir, au-delà de ces étendues marines, quels nouveaux mondes vivent actuellement dans l’anxiété mais aussi l’espérance, oui, l’espérance d’un nouveau rejeton à venir. (un temps) Ça te plairait pas ?

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