« Complainte en rut mineur »

Petit drame fantasmatique en 12 scènes et 3 parties (pousser, jouir et tomber). Je dois l’argument de la pièce à la lecture du roman de Philip Roth, « Portnoy’s complaint », d’où les emprunts aux deux premiers tableaux évoquant la jeunesse de Conrad.

Une pièce pour 4 comédiens. Distribution :

Conrad Vetriolo

Sa mère, La Grogne

Son père, Docteur, Heinrich, Sénateur, Flic

Philomène, Olivia, Mélanie, Infirmière, Garde, Fanny, Estelle, Femme

Extrait 1 : une mère inoubliable

Conrad : Ma mère est l’être le plus inoubliable que j’aie jamais rencontré. Elle était si profondément ancrée dans ma conscience que depuis ma première année d’école, je crois bien m’être imaginé chaque jour que chacun de mes professeurs était ma mère déguisée.

Mère : Mon chéri, tu as des notes aujourd’hui ?

Conrad : Conséquence de ce fantasme, voyant que je n’avais pas le choix, je faillis devenir honnête.

Mère : Quel petit génie ! « A » en tout. Un futur Einstein. Marceeeel !

Conrad : Et le Marcel en question, comment prenait-il la chose ?

Père : Pourquoi je n’arrive pas à faire mes besoins ? Je suis farci de pruneaux jusqu’au trou de balle.

Mère : Viens voir son carnet de notes.

Père : Et pourquoi j’ai tout le temps ces migraines ?

Mère : Une véritable guirlande de « A ».

Père : (un temps court) Conrad, regarde-moi. Tu peux me garantir que ces notes t’appartiennent vraiment ?

Conrad : Affirmatif.

Père : Et qu’elles ne doivent rien à tes voisins de table ou à la petite Duez.

Conrad : Affirmatif. De toute façon la petite Duez est quasiment analphabète.

Père : A la bonne heure.

Mère : Et donc ?

Père : Donc ?

Mère : Tu lui laisses le dernier mot ?

Père : Ce pauvre Maurice m’a confié que sa fille voulait effectivement entrer dans les ordres.

Mère : Mon petit monsieur, vocation religieuse est synonyme d’analphabète, depuis quand ?

Père : Conrad, ta mère a raison. Surveille un peu ton langage.

Extrait 2 : un terrain d’aventures

Mère : Je vais voir ce qu’il fait.

Conrad : Croyez-le ou non, c’est dans ce soutif que j’ai connu mon premier orgasme. En repensant aux cuisses chaudes de tante Marcia, j’étais absolument incapable de ne pas me tripoter lorsque ma queue ondulait gracieusement le long de mon ventre. Et là au milieu d’un univers de kleenex chiffonnés et de pyjamas tachés, j’ai passé la moitié de mon adolescence à manipuler mon pénis dans la crainte perpétuelle et délicieuse…

Mère : Mon chéri, c’est maman.

Conrad : … d’être surpris.

Mère : Conrad, ouvre-moi.

Conrad : Ah non, là je ne peux pas.

Mère : Mon amour, ne me fais pas crier, je ne veux pas que ton père entende.

Conrad : Je m’en fous. J’estime avoir le droit de passer cinq minutes dans la salle de bains sans être interrompu pour je ne sais quelle raison qui pourra de toute façon attendre.

Mère : Je ne sais pas ce que tu as à t’enfermer comme ça à tout bout de champ. Si tu as un problème, tu peux m’en parler.

Conrad : Tout va bien.

Mère : Je veux voir.

Conrad : C’est une salle de bains pas un cinéma.

Mère : Tu n’es pas malade ?

Conrad : Si avec ça, je ne deviens pas éjaculateur précoce.

Mère : (chuchotant) Marceeeel, il s’est encore enfermé.

Père : C’est pour ça qu’on a inventé les verrous.

Mère : Avec toi, tout est normal. (à Conrad) Mon pauvre chéri, ouvre à maman.

Père : Conraaaad, ouvre cette porte.

Conrad : Fais chier.

Mère : Et ne tire pas la chasse d’eau.

Conrad : Et la porte sitôt ouverte, ma mère filait vers la cuvette en vérifier le fonds.

Extrait 3 : sur la tombe de Morrison

Mélanie : Ils ont mis une barrière.

Conrad : Perdre sa fleur dans un cimetière, on serait mieux à l’hôtel.

Mélanie : Tais-toi, nigaud. Regarde, j’ai amené une photo.

Heinrich : Bonsoir, jeunes gens.

Conrad : Oui, bonsoir, monsieur.

Heinrich : Heinrich Dreser. Mais vous pouvez m’appeler Heinrich. Que puis-je pour vous ?

Conrad : Nous prenons l’air et c’est un hasard si nous sommes là. N’est-ce pas, Mélanie ? On n’y voit rien. Mélanie !

Heinrich : Moins fort, je vous prie. Des gens se reposent ici.

Conrad : En même temps, on risque pas de les réveiller.

Heinrich : Oh, détrompez-vous, mon jeune ami. C’est même la raison pour laquelle vous me voyez devant vous. Préserver la paix disparue en juillet 1971. Depuis, le tapage nocturne est notre quotidien. Alors je veille. Sur le repos de ma regrettée Marianne. Allongée ici. Paix à son âme. Et puis la famille Duruflé m’a demandé d’élargir la surveillance. Je vais jusqu’à ce marronnier qui a poussé sur la tombe de Von Koeweritz. C’est tout ce qu’il a trouvé, le malheureux, faire pousser des plantes. Vous ne trouvez pas ça malheureux d’être obligé de partager sa tombe avec des plantes vertes pour se protéger du bruit ? Les racines ont éventré la tombe. L’avantage c’est que parfois je l’utilise pour me cacher. Vous n’allez pas le croire : il y a des couples qui forniquent sur la tombe de ce Morrison. Jeunes la plupart du temps. Ils s’allongent sur une couche de fortune, sur un duvet, sur un drap, et ils copulent frénétiquement le regard pointé vers cet anglais de malheur. Parfois ils vont même jusqu’à envoyer de la musique plein pot. « This is the end ». J’ai les oreilles pleines de bosses. Vous connaissez ce morceau ?

Conrad : Moi je suis plutôt électro ; c’est Mélanie qui est fan. Mélanie. Vous n’auriez pas vu Mélanie ? (un temps court) Tu étais passée où ?

Mélanie : Viens.

Conrad : J’ai rencontré un fantôme.

Mélanie : Oh c’est romantique.

Conrad : Il nous regarde.

Mélanie : Hum.

Conrad : Doucement, ma puce, du calme.

Mélanie : Ton caleçon.

Conrad : On a toute la nuit, ma choupette.

Mélanie : « The time to hesitate is through, no time to wallow in the mire… »

Conrad : Doucement, bébé.

Mélanie : « Come on baby, light my fire ! »

Conrad : Excusez-nous, monsieur Heinrich. La prochaine fois j’amène des boules Quies.

Heinrich : Quies. Ce petit labo du XVème ? Oui, j’ai entendu parler de leurs protections auditives.

Conrad : (à Mélanie) Tu l’entends toi aussi ?

Mélanie : « And our love become a funeral pyre… »

Heinrich : Mais je n’ai pu me résoudre à les essayer.

Conrad : C’est très efficace.

Heinrich : Personnellement je ne crois plus aux progrès techniques, à leurs « bienfaits », comme on dit benoîtement. L’expérience me l’a enseigné : les progrès en question sont généralement des inventions géniales mises en service par des abrutis notoires se prenant pour des personnes de qualité. Vous savez à quoi on reconnaît une personne de qualité ?

Extrait 4 : rien ne vaut les préliminaires

Docteur : Parlez-moi de la première fois.

Conrad : La première fois où j’ai couché ?

Docteur : Je ne parlais pas de cette première fois-là.

Conrad : Quelle première fois ? Il n’y a que des premières fois. Ma première communion ? Ma première chemise Lacoste ? Mon premier shoot, peut-être ? C’est ça ? Vous voulez que je vous parle de mon premier shoot ?

Docteur : (un temps court) Il s’agit d’Estelle, c’est ça ?

Conrad : Je l’avais rencontrée dans un bar. Où elle était serveuse.

Estelle : Et pour monsieur, ce sera ?

Conrad : Un café et un préservatif. Elle n’a eu aucune réaction et je me suis demandé ce qu’elle avait compris.

Estelle : Du sucre ?

Conrad : Un seul, merci. Pendant qu’elle allait chercher ma commande, j’ai regardé ses hanches et je me suis vu me lever pour l’attraper brutalement. Pourtant je n’ai pas bougé. Malgré un corps sublime, cette fille ne devait pas jouir tous les jours ; c’était écrit dans ses yeux. Je ne savais pas ce jour-là, de sa naïveté ou de sa sensualité, ce qui m’excitait le plus.

Docteur : Vous l’avez su ensuite ?

Conrad : Un peu de patience. Rien ne vaut les préliminaires. Pour gagner du temps, il faut se transporter chez elle, la première fois où elle m’a invité à dîner.

Docteur : Elle vous a invité chez elle ?

Conrad : Le danger devait lui paraître moins grand chez elle que chez moi.

Estelle : (revient avec du vin) J’ai trouvé cette bouteille, j’espère qu’il sera bon, je ne suis pas très amateur. On dit amateur ou amatrice ?

Conrad : Elle a eu un petit rire niais et j’ai souri par courtoisie. Je me demandais finalement ce que j’avais pu lui trouver. Après deux ou trois questions du genre : vous aimez les voyages ?

Estelle : Beaucoup mais je n’en ai pas souvent l’occasion. Mon dernier voyage, c’était à Ibiza, avec quelques copines pour fêter nos 27 ans.

Conrad : Je ne l’écoutais pas. Je regardais bouger ses lèvres. Son arc de cupidon qui palpitait légèrement. Et c’est à ce moment-là que la signification de ce tête-à-tête est devenue lumineuse. Vous saviez que Jim Morrison est mort à 27 ans ?

Extrait 5 : au cœur des ténèbres

Conrad : Dans ce domaine, je suis un as.

Heinrich : Permettez-moi d’en douter.

Conrad : Je vous assure : mon plaisir est redoublé par le leur.

Heinrich : Impossible.

Conrad : Explication.

Heinrich : Ça ne peut pas être ce que vous dites parce que les femmes simulent. (un temps court) Elles simulent. L’orgasme, vous savez ce que c’est ? Quand elles poussent de petits cris d’oiseaux au moment de s’envoler, eh bien elles font semblant. En réalité leurs petites pattes restent collées au tapis.

Conrad : Mais c’est impossible.

Heinrich : J’ai bien étudié la chose. Vos endorphines font tout le travail. C’est bien la raison pour laquelle la diacétylmorphine est tellement active sur vous.

Conrad : Alors elles simulent mais pourquoi ?

Heinrich : Le plus souvent pour avoir la paix. Mais certaines le font en guise de cadeau. Nous donner l’impression d’être de grands conquérants. Dans ce cas elles grondent en prenant des allures de Walkyrie, chevauchant un ardent destrier, survolant le champ de bataille à la recherche de l’âme de son héros préféré pour la conduire au paradis des Vikings.

Conrad : Vous êtes sûr de votre coup ?

Heinrich : Elles jouent. Plus c’est fort et plus la simulation est intense. Et ne dit-on pas d’Olympias –la propre mère d’Alexandre le Grand– qu’elle avait l’habitude de dormir en compagnie de serpents parce que la vue des reptiles l’excitait davantage que celle de son époux ?

Conrad : Pourquoi me raconter tout ça ?

Heinrich : Pour vous édifier, mon jeune ami. Les femmes simulent et nous n’y pouvons rien. Après tout, l’art de gouverner consiste aussi à donner au peuple ce qu’il a besoin d’entendre.

Conrad : Des comédiennes.

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Une réponse à “« Complainte en rut mineur »

  1. C’est bon j’ai ma réponse. ça fait parti des textes que je veux lire. Bisous.

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