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« En attendant la nuit »

Une femme a décidé de « se jeter à l’eau » pour rejoindre la Corse à la nage. Elle cherche peut-être à fuir, ou peut-être à se retrouver. Recueillie sur un bateau de pêche en attendant l’équipe de sauvetage en mer, elle se laisse aller au fil de certains souvenirs « au goût de sel ». Ci-dessous les deux premières pages de la nouvelle « En attendant la nuit ».

 

« Je n’étais encore jamais arrivée aussi loin. Quand le pêcheur m’a suppliée de monter à bord, affirmant qu’il ne pouvait pas me laisser sans intervenir, qu’il n’avait simplement pas le droit de m’abandonner à « presque six milles de la côte », je n’ai pas pu retenir un début de frisson. De fierté mais pas seulement. Un début d’érection aurait dit Manu s’il avait été à ma place. Mais comment Manu aurait-il pu se retrouver dans ce cockpit, emmitouflé dans une couverture qui sent le sel, lui que la peur des méduses rend quasiment claustrophobe.

La dernière fois que Manu s’est baigné dans la Méditerranée c’était à l’occasion du sommet européen. Depuis Seattle nous descendions dans la rue manifester nos principes et gueuler notre rejet de la mondialisation de l’économie et des salaires. « Se jeter à l’eau » avait alors un sens politique. Ensuite il y a eu l’hôpital, le docteur Miratoglu et la fin de toutes mes illusions. Mais ce jour-là Manu trouva le moyen de rendre ce bain mémorable par une brûlure de méduse. Rencontre improbable voire quasiment impossible un six janvier. Aux quelques média qui avaient eu l’idée bondissante de lui tendre un micro, il avait lancé : « Si les méduses se mettent à nous envahir l’hiver, plus qu’à demander l’asile politique à la Norvège. » Manu n’a jamais été avare de simplifications.

Manu et moi sommes de vieux compagnons de lutte, comme on dit. Nous avons par exemple longtemps soutenu la mise en place de la taxe Tobin. Mais Manu qui avait des solutions pour tout jugeait inoffensif ce mode de taxation des produits financiers. « Les gens détestent payer des impôts mais ont les yeux de Chimène pour les entreprises qui convertissent leurs bénéfices en rentes pour actionnaires ; il suffirait d’abolir l’impôt sur le revenu à la condition préalable que L’État devienne actionnaire majoritaire d’absolument toutes les entreprises. » Manu affirmait que cette prise de participation globale renforcerait les finances publiques. En ne tardant pas à devenir un bon prédateur plein aux as, en plus de leur confiance, l’État gagnerait le respect des électeurs. Le respect. « Comme en Russie. » Jamais personne ne s’est efforcé de le contredire. Nous éludions ce type de débat foireux avec un « on verra après ». Après quoi, il ne le demandait jamais. Et personne n’a jamais su si Manu était réellement et totalement cynique ou simplement trop intelligent pour un militant de base.

Un des sauveteurs précisera plus tard que, d’après la dernière personne à m’avoir vue sur la plage et selon toute vraisemblance –j’adore !– je viens de passer cinq heures dans une eau à dix-huit degrés. « Chose impossible même pour des nageurs entraînés. » Si c’est impossible pourquoi j’ai pu le faire ? Je ne le lui demanderai pas et serai plutôt curieuse de savoir à quel moment un homme normalement constitué décide de s’exprimer comme un présentateur du JT. Le sauveteur ne comprendra pas la question et mon esprit s’en ira vagabonder par-dessus bord. Pour rejoindre la Corse, il faut parcourir environ cent mille nautiques. Par tranches de six, j’aurais pu atteindre la Giraglia en dix-sept fois cinq. Quatre-vingt-cinq heures. Un peu plus de trois jours. En atteignant Calvi à la nage, j’aurais peut-être mérité une brève au JT.

 

Le pêcheur se penche pour poser devant moi une timbale. Du thé, il précise. Ses yeux plongés dans les miens pour une seconde d’éternité. Des yeux bleus couleur tristesse qui se et me demandent ce qui a pu me traverser la tête. Une envie d’être seule et pouvoir me mordiller les lèvres. Ou alors des bras solides autour de mes reins et des lèvres avides sous mon cou, à la naissance de la clavicule, et sentir des canines me labourer la chair. Mes yeux se ferment quand il me demande si tout va bien et ne se rouvrent que lorsque je lui réponds : Vous n’auriez pas du café ?

Un livre négligemment ouvert sur la table. Des poèmes de Victor Hugo. Baudelaire, j’aurais peut-être pu lire. L’attente est paisible. Confortable. Dans un dandinement de hublot. Le bateau a repris sa route pour atténuer le tangage. Au ralenti afin de permettre au canot de sauvetage en mer de nous rejoindre. Je ne suis pas pressée. Cette embarcation m’offre ce qu’il est possible d’offrir à une personne de ma condition. Une banquette, une couverture, un café. Tout le nécessaire au voyage. Des cartes qui attendent d’être dépliées. Des odeurs de machine bien huilée. Des souvenirs goût de sel.

J’ai grandi près de Cannes et ses plages de sable. Nous allions nous baigner en famille et on nous équipait de sandales en plastique. Que nous n’aimions pas à cause du sable qui s’insinuait entre les orteils et des marques laissées comme des logos par le bronzage. On nous expliquait que sous le sable du rivage, précisément la zone où les enfants aiment barboter, étaient enfouies une armée de poissons très méchants qu’on appelait des vives et qui attendaient que nous leur marchions sur le dos pour nous délivrer une décharge de leur puissant venin. Pourtant de toute mon enfance, je ne me souviens pas d’avoir assisté à une seule démonstration de l’existence d’une vive.

Devenue jeune femme, je suis revenue me baigner à Cannes, et naturellement je l’ai fait pieds nus. En sortant de l’eau mon pied droit s’est posé sur une vive. Que je n’ai pas vue mais la douleur ressentie m’a immédiatement rappelé l’existence de ce poisson qui était presque devenu mythique dans la bouche de mes parents. Perplexe, j’étais allée m’asseoir contre un muret, le pied enseveli sous le sable brûlant parce que j’avais le sentiment que c’est ce qu’aurait fait mon père. La chaleur atténua la douleur qui disparut au bout d’une demi-heure durant laquelle j’ai pu méditer sur la pertinence des avertissements parentaux qu’on ne suit jamais. Sans doute existe-t-il certains parents qui pressentent avant l’heure la malchance de leur progéniture. Et d’autres qui savent la provoquer.

Le plastique sur la table me renvoie une image. Une dame d’un certain âge me regarde. Un visage étrange à la coiffure d’épouvantail. Elle a des yeux ronds et profonds. Le regard d’un nouveau-né qui se demande ce qu’il peut bien faire là. Je n’ai pas toujours été celle que je suis. Une femme presque obèse et repoussante. Une femme perdue qui n’a plus que les médecins pour lui fournir quelques raisons d’atteindre un abri. Toute mon enfance ma mère a œuvré pour me transmettre ce malin plaisir féminin qu’il y a à ne rien décider, à mettre en application des croyances et des rituels qu’elle-même tenait de sa propre mère, préparant le terrain pour semer ces graines de nostalgie qui ne s’épanouiront jamais et feront de nous des funambules sans regard entièrement soumises aux caprices du hasard de nos rencontres. »

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« La particularité de la brique »

Que feront-ils de nos usines lorsqu’ils les auront toutes fermées ? Dans la nouvelle « La particularité de la brique », il est question des états d’âme d’un gardien d’une fabrique de briques dont il est le dernier occupant. Lui ne croit pas à une éventuelle fermeture. En différentes périodes troubles du passé, cette usine a déjà été utilisée à tout autre chose qu’à la fabrication de briques, par exemple comme centre de rétention. Ce vécu de l’usine pourrait-il expliquer son incompréhension initiale lorsque des squatteurs décident de s’y réfugier et de s’installer dans sa loge ? Et puis il se passe quelque chose qui va réveiller son humanité en sommeil. Des enfants, oui, les occupants de l’usine sont avant tout des enfants. Ci-dessous les deux premières pages de la nouvelle.

 

« Ces jours-ci le froid nous cause pas mal de soucis. Ce matin j’ai eu un peu de mal à démarrer le scooter. Il sentait que la journée serait compliquée, j’ai dû le forcer au kick. Cinq bonnes minutes pour que l’allumage se décide à envoyer la sauce. Ensuite le trajet n’est pas très difficile et la circulation assez fluide à l’heure où j’arrive dans le trafic. Ce qui permet de cogiter en conduisant. C’est pas que je raffole de ça, cogiter, mais pas moyen de faire autrement.

Notre ville a longtemps été dépendante ( ?) de la famille Weller. Pour me rendre à l’usine, j’ai trois cents mètres avant de déboucher sur le boulevard Camille Weller. Arrivé au rond-point Isidore Weller, je tourne à droite pour rejoindre la rue Félicien Weller, direction le lycée Adrien Weller où j’ai terminé ma scolarité en seconde. Je laisse le lycée sur la gauche pour suivre sur deux-cents mètres le quai Antonin Weller qui mène droit sur la nouvelle rocade que tout le monde appelle modestement « la rocade ». Je reconnais que ma vie entière a été encadrée par la famille Weller. Qui m’attend peut-être dans l’au-delà, puisque le cimetière a été baptisé « cimetière Adolphe Weller ». Juste à temps pour pouvoir y enterrer mes parents. On peut dire que de la maternité au cimetière, les habitants de la ville ont toujours été placés sous l’enseigne « Weller ». Les dignes figurants d’une sitcom qui aurait pu s’appeler « Dynastie » pour faire plaisir à Denise. Pourtant, s’il y a aussi une école, un hôpital et une médiathèque à ce nom, je ne crois pas qu’un seul Weller réside encore par chez nous. La descendance aura rejoint le berceau d’origine. Le fondateur de notre cité, Jean-Louis Weller, est venu de Lorraine au XVIIème siècle. Ça, je l’ai lu dans l’historique de la ville exposé sur un mur du Musée Jean-Louis Weller.

Dans le temps un reportage s’était permis de comparer notre ville à une principauté. Rien à voir. Lorsqu’elle était encore là, j’ai emmené ma Denise à Monaco. Là-bas une seule rue « Grimaldi » suffit. La majorité des grands axes portent un prénom masculin suivi d’un numéro. Boulevards Louis II, Charles III, Rainier III. Quais Albert Ier, Antoine Ier. En raison d’un mystérieux protocole, sur les plaques des rues destinées à leurs femmes, (au moins elles ont des rues pour elles, m’a glissé Denise, avec ce petit sourire fermé qui faisait partie de son charme), sur leurs plaques de rues, il est précisé qu’il s’agit de princesses : rue Princesse Caroline, rue Princesse Antoinette, rue Princesse Florestine. L’hôpital s’appelle CHPG. « PG » signifiant « Princesse Grace ». L’actrice a également une avenue baptisée de son prénom. Sur le plan, Denise a recherché pour rien s’il existait une rue Princesse Stéphanie. Puis nous avons interrogé quelqu’un et découvert qu’un Centre de la Jeunesse ainsi qu’un foyer d’accueil pour adultes handicapés portaient ce nom. Nous voulions terminer la visite par le palais perché dans la vieille ville, mais le « Rocher » est isolé du reste de la cité par la rue de la Quarantaine. Du coup nous avons adopté la prudence.

Sur le retour, Denise, qui parlait rarement pour rien dire, m’a dit : « je ne comprends pas cette manie de donner des noms de rue à tous nos bienfaiteurs. On dirait qu’ils ont peur qu’on les oublie. » J’avais perçu un peu de déception dans sa remarque. Ici on n’a jamais vu et on ne verra jamais une Caroline Weller pas plus qu’une Antoinette Weller sur les plaques de nos rues. Mais je lui ai demandé, à l’époque j’avais encore un peu de répartie, je lui ai demandé si elle avait remarqué qu’à Monaco il y avait des grues partout ? Mais elle n’avait pas noté ce détail. Alors je lui ai demandé si elle savait pourquoi ? Monaco s’agrandit, j’imagine, a été sa réponse. « Exact, et tu sais pourquoi ? Pour pouvoir donner des noms de rues aux princes et aux princesses à venir. » Elle avait souri parce qu’à l’époque nous savions encore sourire des mêmes choses.

Bref. Revenons à cette histoire. Et avant ça, il faut encore préciser qu’autrefois l’usine a fait vivre toute la ville. Sur près de trois siècles, des milliers de personnes ont dû y travailler. À la fabrication, au conditionnement et au transport de briques. L’usine elle-même est entièrement construite en briques rouges. On utilise sa photo sur un dépliant publicitaire de la commune. Mais je ne crois pas que ces briques-là ont été produites dans l’usine. Sinon c’est un peu comme avec l’histoire de la poule et de l’œuf. Je veux dire que pour qu’il y ait des briques, il a d’abord fallu qu’il y ait l’usine mais comme elle-même est faite en briques… À moins qu’on les ait fabriquées à la main ? Je ne connais pas le fin mot de l’énigme. Il faudrait peut-être aller questionner les curieux qui se pressent régulièrement autour des grilles de l’enceinte, en adoptant des poses de japonais ouvrant l’œil en silence pour le compte de Nikon ou Samsung.

À deux pas se trouve la voie ferrée. Un emplacement idéal pour faciliter le transport des matériaux et les livraisons. Près du site on a aussi un lac bien pratique parce qu’il faut beaucoup d’eau pour fabriquer des briques. Au moment de l’extraction de l’argile je ne sais pas mais au cours du façonnage on avait besoin d’eau pour rendre le mélange assez plastique. De l’eau, il en fallait encore pour humidifier les moules et puis les rincer avant de les réutiliser. Je me suis toujours dit que c’était précisément à cause de la proximité de ce lac qu’on avait choisi de construire l’usine ici. Dans d’autres régions, avec un tel plan d’eau, on aurait depuis longtemps implanté un complexe de luxe avec résidences, hôtels, terrain de golf, centre commercial et plage aménagée. Enfin, j’imagine.

On m’a quelquefois demandé de faire visiter le site. À des groupes de potentiels investisseurs. La plupart n’ont aucune idée de ce que nous avons vécu ici, ils se foutent complètement des installations de l’usine et se tiennent en retrait à prendre photos et notes sur ces petits écrans modernes qu’ils utilisent un peu pour tout. Ne leur en déplaise, l’usine et puis aussi notre région ont une identité –comme on dit aujourd’hui– et un caractère trop marqué pour devenir autre chose. Surtout si c’est le touriste qu’on espère attirer. Le terroir ne ment pas. Il est ce qu’il est et tous ceux qui ont voulu penser le contraire se sont cassé les dents. Une particularité de la brique c’est qu’elle résiste à l’usure du temps.

À travers les époques, l’usine a plusieurs fois servi de lieu de transit ou de rétention pour toutes sortes de réfugiés, de déportés et d’opposants. Ce qui était toujours mieux que la fermer totalement en temps de crise. De toute façon on n’avait pas le choix puisqu’elle était réquisitionnée. Mais malgré ce qu’on peut croire, elle n’a jamais servi de camp. Comme ce qui s’est fait en Allemagne ou peut-être en Pologne. On ne l’a jamais transformée en lieu de vie avec chambres, cantines et salles de bains à l’usage des résidents qu’on trouvait plus commode d’entasser dans les différentes galeries qui correspondent aux zones de séchage et de stockage des briques. Celles du premier étage pour les femmes et les enfants. Celles du deuxième pour les hommes, certainement parce qu’il était moins facile de s’évader en sautant du deuxième. De toute façon des installations plus conformes auraient été peine perdue : les résidents ne restaient jamais longtemps. Par contre on a aménagé l’ancien bâtiment administratif pour accueillir les différents personnels de gestion ainsi que les gardiens qui devaient vivre sur place par nécessité. Même s’il y avait aussi des gardiens du cru qui rentraient chez eux le soir. En tout cas ce bâtiment est devenu ma loge. Autant dire que j’y suis à l’aise. Je pourrais même y habiter –j’y fais déjà mes siestes l’après-midi– je pourrais y habiter si je n’avais pas hérité de mon oncle une petite maison beaucoup plus agréable et mieux chauffée qui se trouve à trois kilomètres à l’entrée de la ville sur la route de ***. Une charmante petite maison qu’on m’a plusieurs fois proposé de m’acheter.

De temps en temps on parle de faire de l’usine un musée. On, c’est les autorités, parce que les propriétaires se sont toujours opposés à sa fermeture. La preuve, j’y suis encore malgré la crise du secteur. Perso, un musée, j’aimerais pas des masses. Mais personne ne m’a demandé mon avis que de toute façon je ne donnerais pas. Ce que je sais, c’est que la région n’est pas morte. Elle est pleine de ressources et n’a pas encore vendu son âme. »

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« Bonjour minuit » de Jean Rhys

Réédité chez Denoël en 2014, et un peu moins reconnu que sa « prisonnière des Sargasses », ce roman de Jean Rhys a vécu une première vie avortée autour de 1940 parce que jugé trop déprimant. Evidemment : il y est question de la solitude absolue ! Son héroïne, Sasha Jensen, erre dans Paris en existant sans vivre vraiment, comme « un de ces brins de paille flottant au bord d’un tourbillon ». Sasha demeure à l’hôtel où (p.186) « sitôt que j’ai eu l’ombre d’une chance d’avoir un endroit où me cacher, je m’y suis glissée et terrée » et occupe un moment un poste de vendeuse pour lequel elle n’est pas faite, mais il faut bien payer la chambre. Le jour où le directeur de la chaîne de magasins qui l’emploie porte sur elle son premier regard de patron soupçonneux, elle songe à lui dire : (p.54) « Mr Blank, vous qui représentez la société, vous avez le droit de me payer 400 francs par mois. C’est ma valeur marchande puisque je suis un membre inefficace de cette Société, lente à comprendre, indécise, pas mal détériorée au cours des combats, c’est indéniable. Alors vous avez le droit de me payer 400 francs par mois, de me loger dans une petite chambre sombre, de m’habiller médiocrement, de m’accabler de tracas, de tâches monotones et d’aspirations insatisfaites jusqu’à ce que j’en sois réduite au point où un regard me fait rougir, un mot me fait pleurer. » Et c’est vrai qu’elle pleure souvent, Sasha, mais seulement lorsqu’elle est seule, comme il est vrai aussi que « nous ne pouvons pas tous être heureux, tous être riches, tous avoir de la chance – et ce serait beaucoup moins drôle s’il en était ainsi. Il faut un arrière-plan sombre pour faire ressortir les couleurs. » Et lucide avec ça. « Admettons que vous possédiez ce droit mystique de me couper les jambes. Mais le droit de vous moquer de moi ensuite parce que je suis infirme – non, celui-là je crois que vous ne l’avez pas. » Tout cela, si Sasha le pense très fort, parvient-elle à le dire ? « Ai-je dit tout cela ? Bien sûr que non. Je ne l’ai même pas pensé. » Et c’est cette pudeur qui fait qu’on l’aime autant. Page 57, elle a une image miraculeuse pour décrire avec précision l’épreuve émotionnelle de l’errance : « Si vous avez de l’argent et des amis, les maisons ne sont que des maisons avec un perron et une porte d’entrée… Si vous êtes tout à fait sûre de vous et que vos racines sont bien enfoncées, les maisons le savent. Elles reculent respectueusement, en attendant un pauvre hère sans amis et sans argent. Alors elles s’avancent, ces maisons qui attendent, elles le rejettent, elles l’écrasent. Pas de portes accueillantes, pas de fenêtres éclairées, rien que l’obscurité réprobatrice… Hauts cubes d’obscurité, avec deux yeux éclairés en haut pour mieux vous bafouer. Et elles savent qui regarder avec réprobation. Elles le savent aussi bien que l’agent de police du coin, n’en doutez pas ». Une errance cahotante (« Il faut que je fasse attention aujourd’hui j’ai laissé ma cuirasse chez moi ») au cours de laquelle briguer la chambre avec salle de bains permettra de se hisser « à un autre niveau si j’arrive à avoir cette chambre, ne serait-ce que pour une ou deux nuits. » Car rien n’est durable en ce monde, et dans ce roman, et dans l’existence de Sasha qui retrouve son ancienne chambre : « Te voilà, dit-elle, tu n’es donc pas partie ? -Non, non, j’ai changé d’avis. Je suis à ma place ici, et j’y reste. » Rien ne dure puisque « demain je serai redevenue jolie, demain je serai redevenue heureuse, demain, demain… » Demain : l’espoir. Oui mais demain aussi (p.186) « quand j’aurai vidé deux ou trois verres, je ne saurai pas si c’est hier, aujourd’hui ou demain », et demain même (p.87) « quand vous ne vous y attendrez pas, je sortirai un marteau des plis de ma cape sombre et je fracasserai votre petit crâne comme une coquille d’œuf…  Le loup féroce qui chemine à mes côtés se précipitera sur vous et vous arrachera les entrailles. » Mais elle ne le fait pas et demain sera comme hier. Et Sasha continue de déambuler dans Paris où l’attendent, surgis du passé, impressions et souvenirs qu’elle nous fait partager. Un passé où se terre un grand amour qui la fait encore souffrir, qui la fait vieillir, autant qu’un grand amour sait le faire. (p.164) « Je n’ai jamais été aussi heureuse. Je suis vivante et je mange des raviolis et je bois du vin. Je me suis échappée. Une porte s’est ouverte me laissant sortir au soleil. » Mais voilà, il y a la vie qui donne d’une main et qui reprend de l’autre, nous laissant avec au mieux de la philosophie, au pire du désespoir. (p.183) « Ce qui rend la vie étrange, ce n’est pas que ces choses arrivent ou même qu’on y survive, c’est qu’on les oublie. Même l’instant unique que vous avez cru être votre éternité s’efface, sombre dans l’oubli et meurt. » Sasha est à la fois vide et pleine de contradictions qui s’expriment pleinement et de manière sublime à la fin du roman, lorsque celui qu’elle nomme « mon gigolo » veut absolument la raccompagner à son hôtel, parce qu’il doit absolument coucher avec elle. Il est direct et parfois rude, mais aussi beau, attentionné et désinvolte quand il lui dit : « Vous aimez jouer la comédie. » On sent qu’elle aimerait pouvoir l’aimer et aussi se faire aimer de lui, mais aussitôt qu’il l’embrasse et que s’amorce ce qu’elle appelle le « jeu », alors « la chambre bondit vers moi, souriante, triomphante », et Sasha voit le lit, la table avec le tube de Gardenal, la pendule qui tictaque, et elle n’y est plus, et elle cherche du temps en se servant un whisky puis deux, et elle se rend odieuse, et chasse le prétendant, et pendant qu’elle attend, qu’elle espère, qu’elle imagine le scénario qui le fera revenir chercher quelque chose qu’il aura oublié, tandis que la porte s’ouvre et qu’elle écarte le bras de ses yeux pour le voir apparaître… elle reconnaît dans l’encadrement la silhouette de son voisin de palier rencontré page 37, ce « commis » désagréable et détesté, au visage d’oiseau et maigre comme un squelette dans sa robe de chambre blanche, un « fantôme » auquel elle va finalement se donner. Comme l’écrit dans sa belle préface Fanny Ardant, Sasha « préfère jouer la fin avant le commencement. Quand on aime l’amour on se méfie, on prend ce qui lui ressemble le moins, on referme ses bras sur un pauvre diable d’être humain plutôt que sur le vide ». Et si on aime tant Sasha, c’est parce qu’elle nous ressemble vraiment beaucoup à lutter ainsi contre le vide.

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« Quels sont ces chevaux qui jettent leur ombre sur la mer ? » de Antonio Lobo Antunes

« …j’ai reçu la lettre du directeur et le ciel m’est tombé sur la tête, je ne croyais pas que cette phrase pût être vraie, le ciel sur la tête, quel mal ai-je fait pour mériter ça, il finit de dîner et disparaît sans dire au revoir, dans sa hâte il ne plie même pas sa serviette, elle reste sur le bord de la nappe avec des traces rosées du genre des miennes, semblables à du rouge à lèvres mais ça ne peut pas être du rouge à lèvres, c’est un homme, je n’aurais pas dû le laisser naître, je l’aurais gardé en moi et au moment de mourir je l’aurais libéré, par la fenêtre du directeur des mûriers et un coin de ciel pendant que le discobole et l’agrafeuse changeaient de place sur le secrétaire en déclarant

-Il est préférable de l’inscrire dans un autre collège madame

quand je suis sorti avec le sac à main de ma mère étant donné que ma mère était toujours dans le bureau à s’entêter

-Il me parlait dans mon ventre vous savez ?

le directeur sans comprendre

(comment aurait-il pu comprendre et qu’y a-t-il à comprendre dans tout ça, ma mère agonise pendant qu’il pleut, s’il cessait de pleuvoir peut-être ne mourrait-elle pas)

-pardon ?

l’agrafeuse qui avait cessé d’être une agrafeuse pour devenir un ustensile sans nom oublié dans sa paume… »

Voilà comment s’y prend Lobo Antunes pour nous décrire la réaction d’une mère apprenant l’homosexualité de son fils préféré, sans négliger d’infimes incartades du présent dans le passé ou des différences de point de vue. Il y en a 450 pages et il est impossible d’évoquer la prose de Lobo Antunes sans commencer par la citer, incomparable de virtuosité et d’une élégance planant au-dessus de la lourdeur du propos. (p.296) « …dormir dans le lit de dona Ema au milieu des meubles, des chapelets, le dentier sur la table de chevet et le visage de dona Ema tout tourné vers le dedans juste au-dessous de son nez pareil à celui des mères des commis de la quinta endimanchées de deuil sur des petits bancs, elles attendent qu’à l’automne un courant d’air les expédie en direction du cimetière pour économiser sur le corbillard » etc.

450 pages pour quatre frères et soeurs au chevet de leur mère, chacun d’eux déchiré par sa propre histoire, à nous livrer leurs regrets, leurs rancoeurs et leurs squelettes de souvenirs, autant de cris silencieux qui nous happent au coeur de l’insondable univers du gâchis familial. Lobo Antunes est un architecte. Du Faulkner à la puissance 10. Lorsqu’on pénètre dans l’un de ses récits, il faut s’attendre à descendre très profond sans repères, sans savoir dans quelle pièce, sous quelle fenêtre, alors on écoute ces voix qui nous ramènent vers la lumière, et on ne sait pas si le plus admirable est le talent du romancier ou l’étendue des plaines qui se sont ouvertes sous nos yeux. Pour la première fois à ma connaissance, dans un de ses romans l’écrivain est là, parmi ses personnages, son ombre tout au moins si ce n’est sa présence, s’interrogeant et nous interrogeant avec eux : « …suis-je une véritable créature ou une invention de celui qui écrit, une marionnette, si ça se trouve il a pensé

-J’ai besoin d’une femme ici

et il m’a fabriquée chapitre après chapitre en s’énervant contre moi, il attendait peut-être une autre personne, des paroles qui lui auraient mieux convenu, le ciel s’assombrissant entre les nuages qui eux blanchissent au contraire et la grosse dame qui gonfle, je me dis que je ne suis rien d’autre qu’une voix mais pourquoi ça une voix, des questions toujours des questions et si j’essaie de m’arrêter dans l’espoir d’une réponse celui qui fait le livre m’éperonne, il a allongé le couloir, mis la chambre de ma mère dans le fond à l’endroit qu’occupait mon frère Joao pour que je puisse sortir sans me faire remarquer, il a donné deux cannes à Mercilia à la place de la seule qu’elle avait forçant le trait sur sa maladie et son âge, cette maison bien mieux avant son arrivée, quasiment pas un paragraphe sur le salon et le jardin ignoré, la dame qui rit est à moi, pas à lui, ne me prenez pas ce qui m’appartient, vous avez déjà presque tout pris et après la dernière page, si je suis réellement une marionnette, je cesserai d’exister, ce qui restera de moi durera un certain temps jusqu’à ce que vous finissiez par m’oublier comme vous avez oublié les autres quand vous ne les avez pas renvoyés, ils ne vous servent plus à rien allez ouste… » un peu plus loin elle poursuit après l’évocation de son avortement : « …alors que ça ne m’a pas plu, ce qui me plaît c’est la poudre, ce qui me plairait c’est que ma manman, non même pas, ça me plairait d’être une invention de celui qui écrit et pas une personne mon Dieu, ne faites pas de moi une personne, donnez-moi des sensations de papier, des souffrances de papier, des remords de papier qu’on peut déchirer et mettre en pièces… »

Et au final on sort de l’édifice en sachant que les personnages de Lobo Antunes on ne les oubliera pas de sitôt.

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« Ederlezi » de Velibor Colic (paru chez Gallimard)

Ederlezi est ce moment de l’année où le peuple tzigane célèbre le retour du printemps. L’occasion pour Velibor Colic d’embarquer son lecteur dans sa roulotte de mots, de formules, d’histoires et de légendes, pour un voyage à travers le temps (trois périodes, 1943, 1992 et 2009) et l’espace d’est en ouest selon un itinéraire aussi sinusoïdal que le parcours d’un rom errant. Un voyage où souvent « la réalité est une hallucination provoquée par le manque d’alcool », dont la toile et le décor sont les hommes et les personnages rencontrés qui, tous, l’un après l’autre, apportent leur pierre à l’édifice du roman. D’ailleurs aucun n’est anonyme, Colic ayant la bonne idée de nommer tous ses personnages (y compris les persécuteurs) et même ceux modestement croisés le temps de quelques lignes. De grands sages le plus souvent, comme Palko Baïramovski qui cherche à vendre son dindon deux fois plus cher qu’un perroquet sous le prétexte qu’il est deux fois plus gros. « Oui mais cet oiseau est un perroquet. Il parle. C’est pourquoi il coûte si cher ». Et tout en caressant la tête de son dindon, Palko dit ceci : « Mais celui-ci, il réfléchit ». (p.55)

Le roman retrace l’histoire d’un orchestre tzigane trois fois englouti dans les affres de la grande Histoire. Les réincarnations successives de son chanteur, Azlan, sont là pour nous guider parmi des êtres dont la seule patrie serait le printemps : « On peut tuer toutes les hirondelles, mais on ne peut pas empêcher l’arrivée du printemps ». Au poste de police d’Amiens, il se présente : « Mon nom est Azlan Chavoro Baïramovitch. J’ai 104 ans et je ne sais pas comment je suis arrivé ici. » Un de ses compagnons en dit ceci : « C’est un garçon bien, malheureusement il ne boit pas. » C’est qu’Azlan est plutôt taciturne et vient d’un « pays où l’on parle plusieurs langues et le bonheur est rare ». Un pays où l’on peut croiser Ezéchiel qui parle cinq langues mais « seulement au futur ». Le sous-titre du livre est : « comédie pessimiste ». Pourtant lors de l’enterrement d’un compagnon, Azlan a cette formule lumineuse : « On ne meurt pas, on descend d’une montagne pour en franchir une autre. » (p.180) Tout est souvent question de point de vue, comme dans cette formule que je ne résiste pas de rapporter ici : « Dans un tunnel, le pessimiste voit les ténèbres. L’optimiste voit la lumière au bout. Le réaliste voit que cette lumière est en fait un train. Et le conducteur du train voit trois idiots sur les rails »On passe quelques soirées autour d’un feu, en musique, tandis qu’il peut arriver qu’une ourse noire vienne se joindre à la danse, et on s’endort au petit matin « la tête posée sur la poitrine nue d’une jeune Yéniche en rêvant à la pluie dorée de son enfance ». Les femmes sont belles comme la vie et en nombre incalculable, comme cette Chaytane rencontrée p.198 qui « possédait les ténèbres dans les yeux, un écho lointain de son Espagne natale dans la voix ; elle portait la poussière des étoiles entre ses jambes et un petit sac rempli de choses sans valeur. Elle avait le cœur de Jésus, un bec-de-lièvre et les seins en forme de melon. » La variété des personnages et l’accumulation des situations donnent une absolue impression de liberté. « Dieu aimait les oiseaux et inventa les arbres. L’homme aimait les oiseaux et inventa les cages. » (p.173) Au fil des lignes de son récit, Colic accorde à son lecteur la grâce de ne jamais l’installer dans aucune cage et lui permet de réaliser qu’un poète est un menteur qui dit toujours la vérité. Si bien qu’il ne fait plus de doute que le peuple tzigane soit le peuple poète par excellence. « Lorsque tu viens au monde, tout le monde est content et toi tu pleures. Vis de telle sorte que lorsque tu mourras, tous pleureront et tu seras heureux. » (p.78) Et quand survient la fin dans la « jungle de Calais », Azlan marche vers son destin, les mains dans les poches en regardant ses pieds : « On aurait dit qu’il lisait toute l’histoire de son peuple inscrite sur la route ». Un livre aussi fantastique et musical que les personnages qui le composent, écrit par un auteur à la plume résolument divergente comme il en est peu.

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