Archives de Catégorie: livres

« L’année de la victoire » de Mario Rigoni Stern

« L’année de la victoire » s’étend de novembre 1918 à l’hiver 1919. Elle commence dans « un silence profond et impressionnant que depuis quatre ans personne dans le coin n’avait pu écouter » et se termine sur ces mots, quand ils arrivèrent sur le seuil de la porte, « ils entendirent les pleurs du nouveau-né ». Entre ce silence et ces pleurs, il sera donc question de renaissance. Avec la simplicité qui le caractérise, Mario Rigoni Stern relate la reconstruction d’un village qui n’était plus qu’un champ de ruines. Car la vie couve sous les braises laissées par les canonnades de la plus odieuse des guerres que ceux qui ne l’ont pas faite ont osé qualifier de « grande ». Cette reconstruction est personnifiée par Matteo qui, en attendant le retour de son père, ratisse les collines pour récolter une louche, un seau ou quelques assiettes. Ses aventures nous permettent de rencontrer une pléiade de personnages attachants, ses parents, ses amis d’enfance, le vieux Tanna et la belle Maria Ballot, le lieutenant Rosselli, des gens de tous les âges, tous empreints de dignité et de courage. Des mots qui n’ont plus guère de sens par chez nous mais qui sont ici le ciment des relations. On croit naïvement qu’un lendemain de victoire est forcément une période heureuse sans préciser pour qui, mais celui que dépeint Rigoni Stern est à la fois très beau et complexe. Complexité qu’illustre ce soldat hirsute rencontré à errer sur la ligne de front (p.137) « Quand j’ai été libéré, et que je suis rentré chez moi, j’ai trouvé ma femme qui vivait avec un autre, c’est pour ça que je suis revenu ici pour être en compagnie de mes copains morts. » La loi condamne les agissements de Matteo et d’un monde paysan qui mise davantage sur la débrouille et l’entraide que sur le gouvernement ou les autorités pour rebâtir leurs maisons. Chez les premiers on a besoin de poutres, de pierres, d’outils ou de roues. Tandis que les seconds proposent formulaires, dossiers et expertises. La situation n’est simple pour personne, surtout qu’en arrière plan monte déjà l’ombre des soucis futurs. (p162) En compagnie de quelques amis, Matteo assiste à une réunion politique à la veille des premières élections de l’après-guerre. Ils en sortent en chantant « l’Internationale » et se font tirer dessus par une bande d’inconnus qui ont voulu leur imposer de crier vive l’Italie. Le lieutenant Rosselli enregistre leur déposition avant de leur payer un verre. Un sacré personnage, ce lieutenant, qui par sa bienveillance et sa compréhension nous réconcilie presque avec l’uniforme. Dans tous ses livres, Mario Rigoni Stern a toujours eu le talent pour révéler la meilleure part de l’humanité. Mais « L’année de la victoire » va au-delà et nous rend nostalgiques d’une époque où la fraternité n’était pas qu’une vue de l’esprit. Sacré Mario, dire qu’il nous a quittés il y a sept ans et que je ne m’en suis toujours pas aperçu.

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« 7 années de bonheur » d’Etgar Keret (éditions de l’olivier)

Est-il possible de trouver un écrivain sachant allier humour et profondeur de vue, écrivant des textes sachant allier émotion et plaisirs tous simples, dans un style sachant allier insolence et détachement de soi ? Il suffit de lire les recueils de nouvelles d’Etgar Keret que jusqu’à il y a peu je ne connaissais pas mais depuis je tâche de rattraper le temps perdu. Le dernier que j’ai lu s’appelle « 7 années de bonheur ». Idéal pour les voyages en train. Chacune de ces nouvelles autobiographiques est courte mais elles contiennent toutes ce je ne sais quoi qui sait les rendre attachantes. Impossible par exemple de ne pas être ému par « dans les pas de mon père » ou bien « la maison étroite ». On croit communément que la noblesse c’est d’être plus haut que les autres, a dit je ne sais plus qui, en ajoutant que la vraie noblesse c’est d’arriver à être plus haut que soi-même, ou quelque chose comme ça. La noblesse, on peut la ressentir au détour d’un moment suspendu quelques secondes pendant lesquelles on réalise tout à coup qu’on est un peu moins con que la veille. Exactement l’effet produit par la lecture de « la maison étroite ». Autre atout et de taille, Keret ne se prend pas au sérieux. Dans « exercice » et sur les conseils de sa femme, il décide de s’essayer au yoga. « La vérité m’oblige à dire que du yoga, j’avais essayé d’en faire voilà quelques années. A la fin de mon premier cours pour débutants, la prof m’avait expliqué que je n’étais pas encore prêt pour travailler avec les débutants et qu’il me fallait d’abord m’inscrire dans un groupe spécial. Lequel groupe se révéla être une bande de femmes parvenues à un stade plus ou moins avancé de leur grossesse. C’était d’ailleurs sympa, la première fois depuis longtemps que dans une assemblée c’était moi qui avais le moins de ventre. » Autre bel exemple de lucidité dans « première nouvelle » où Keret décide de faire lire sa première nouvelle à quelqu’un de confiance. « Elle est géniale cette nouvelle, dit mon frère. Hallucinante. Tu en as fait une copie ? Je répondis par l’affirmative. Il me gratifia d’un sourire de grand-frère-fier-de-son-petit-frère, puis se baissa et se servit de mon oeuvre pour ramasser celle de son chien et la flanquer à la poubelle. Et ce fut à cet instant que je compris que je voulais être écrivain. » Dans « 7 années de bonheur », Keret évoque souvent la remarquable relation qu’il a avec son fils Lev, mais bon je ne vais pas non plus tout raconter ici. Vous n’avez qu’à lire ses livres. Ils vous rendront plus nobles.

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« L’écriture ou la vie » de Jorge Semprun

« L’écriture ou la vie » : un « désordre concerté » par lequel des souvenirs obsessionnels sont agencés en oeuvre d’art. Un « tourbillon de la mémoire » est-il écrit en 4ème de couverture. L’ensemble confine au vertige, mais qui n’est pas seulement lié à la maestria de l’écrivain ou même à la texture des sujets abordés, sans rien de didactique ni idéologie, tout est dans la nuance et le choix (peut-on parler de choix…) des anecdotes. Nombre d’écrivains se figurent qu’il suffit d’aborder, de débusquer, d’utiliser, en un mot de se servir d’un thème fort pour garantir le succès de la démarche d’écrire. A sa façon de préciser entre les lignes comment ce ne fut surtout pas le cas ici, Semprun sait évidemment qu’il n’en est rien. Quand on sait demeurer à la surface des choses, on ne risque littéralement pas grand chose justement, sinon l’ennui. Il relate ceci : « Un bref malaise indistinct et sourd, habituel par ailleurs, me plongea dans une méditation désabusée. On ne peut pas écrire vraiment sans connaître de semblables moments de désarroi. La distance, parfois teintée de dégoût, d’insatisfaction du moins, que l’on prend alors avec sa propre écriture, reproduit en quelque sorte celle, infranchissable, qui sépare l’imaginaire de sa réalisation narrative ». Tirés d’un de ses romans, ces mots aussi : « Continuer à faire semblant d’exister, comme il l’avait fait tout au long de toutes ces longues années : bouger, faire des gestes, boire de l’alcool, tenir des propos tranchants ou nuancés, aimer les jeunes femmes, écrire aussi, comme s’il était vivant. Ou bien tout le contraire : comme s’il était mort trente-sept ans plus tôt, parti en fumée. Comme si sa vie dès lors n’avait été qu’un rêve où il aurait rêvé tout le réel : les arbres, les livres, les femmes, ses personnages. A moins que ceux-ci ne l’eussent rêvé lui-même ». Cette angoisse d’écrire, de vivre, c’est la même, dont l’immense Primo Levi avait décrit les symptômes dans les dernières lignes de « La trêve » : « Nulla era vero all’infuori del lager. Il resto era breve vacanza o inganno dei sensi, sogno ». Dans la réalité de Buchenwald, Semprun confie que les latrines étaient le lieu de la liberté, celui où se déroulent des séances de récitation de poèmes, rendues possibles parce que leurs gardiens ne supportent pas l’odeur et restent à l’extérieur, sans se douter que c’est souvent sur la fange que s’épanouissent les plus belles fleurs. A cette période, la plupart des résistants étaient communistes, et s’ils ont pu résister un peu mieux que d’autres à l’anéantissement dans les camps, c’est parce qu’ils étaient organisés certes, mais aussi par la grâce de ce quelque chose qui les dépassait, les préservant des ravages de l’égoïsme. Dans les années 1990, Semprun retourne à Buchenwald et apprend ce qu’il ne pouvait imaginer pendant près de quarante ans : il doit sans doute la vie à un homme chargé d’enregistrer les nouveaux arrivants au camp. A son arrivée en février 1944, malgré l’obstination de Semprun, plutôt que l’enregistrer comme un « student » (étudiant), cet homme a noté sur sa fiche « stucateur », ouvrier donc. Aux yeux de leurs gardiens, les intellectuels ne sont pas assez rentables et sont prioritaires lors des envois dans l’antichambre de la mort des tunnels de Dora. Semprun écrit ceci : « Il n’empêche, c’est parce que cet homme était communiste qu’il m’a sauvé la vie. » Cette révélation en fin d’ouvrage vient clore le parcours des obsessions de Semprun.

Auprès de Maurice Halbwachs agonisant, ce moment poignant lorsque Semprun murmurant un vers de Baudelaire lui permet un dernier sourire : « Ô mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre… » Je ne résiste pas au plaisir de reproduire la suite en conclusion, telle que se l’est sans doute récitée Halbwachs dans sa lutte contre l’agonie : « Ce pays nous ennuie, ô Mort, appareillons, si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre, nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons, verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte, nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, plonger au fond du gouffre, enfer ou ciel qu’importe, au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ! »

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Lyon-Turin : les affaires reprennent.

La démocratie participative. Défense de rire. Dans son livre « Trafics en tous genres », publié chez « tim buctu éditions », Daniel Ibanez se livre à un bel exemple de démocratie participative. Mu par la seule question de l’utilité publique, cet économiste a tenté de saisir le bien-fondé de celle du projet de nouvelle liaison ferroviaire Lyon-Turin, ainsi que le percement du tunnel afférent. S’appuyant sur des rapports comme celui rendu par la Cour des Comptes en août 2012 ainsi que sur ses propres études et analyses, et contrairement à ce qu’indique la loi, le livre montre comment dans cette affaire, il n’y a pas eu de débat public. Pour les responsables, élus ou professionnels du bâtiment et de la mamelle publique, il y a d’un côté ceux qui savent et de l’autre les irresponsables qui ne savent pas de quoi ils parlent. Tout ce qui peut générer de grands profits fonctionne de la même façon (cf les industries pharmaceutique, alimentaire, celles relevant du domaine de l’énergie, et j’en passe). D’ailleurs en démocratie où règne la liberté d’expression, le paradoxe veut que ceux qui savent s’escriment par tous les moyens à ne pas divulguer les informations, tandis que les prétendus ignorants, opposants idéologiques, forcément manipulés par, etc. etc. sont tout bonnement priés de se taire. Et s’ils ne se taisent pas assez fort, on tente de les y obliger, en tâchant de les discréditer, en diffusant à leur encontre des menaces de mort (pratique autorisée comme le montrent celles dont font l’objet les zadistes de Sirvens de la part des tenants du barrage emmenés par la Fdsea 82), ou bien devant un tribunal (en Italie, le poète et romancier Erri De Luca est actuellement poursuivi pour « incitation au sabotage »), ou plus prosaïquement en les occupant à négocier avec des crs. Parfois on les piège sur un plateau télé comme sur France 3 en 2012 où, après un publi-reportage d’une heure en faveur du projet, on leur donne trois minutes pour exposer leurs analyses. (p.131) « Il nous faut rencontrer les élus, la presse, et leur transmettre les informations sur les capacités de la ligne existante, montrer les documents, prouver le caractère trompeur et fantaisiste des allégations. » (p.180) « Les recherches et les analyses permettent de mettre en évidence une sorte d’imposture… loin d’avoir favorisé un état des lieux objectif, tous les moyens ont été mobilisés pour trouver des slogans et des évidences simplistes justifiant le projet. » Le pot de terre face au pot de fer. Et pourtant elle tourne, aurait murmuré Galilée, et comme en écho, les opposants au projet continuent de gueuler : et pourtant la nouvelle ligne est inutile, coûteuse et propice à toutes sortes de magouilles politico-financières. Le livre de Daniel Ibanez porte un éclairage sur les conditions dans lesquelles tout cela est rendu possible. En l’absence d’un réel débat public objectif et au besoin contradictoire que pourtant la loi impose.

 

 

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« Bonjour minuit » de Jean Rhys

Réédité chez Denoël en 2014, et un peu moins reconnu que sa « prisonnière des Sargasses », ce roman de Jean Rhys a vécu une première vie avortée autour de 1940 parce que jugé trop déprimant. Evidemment : il y est question de la solitude absolue ! Son héroïne, Sasha Jensen, erre dans Paris en existant sans vivre vraiment, comme « un de ces brins de paille flottant au bord d’un tourbillon ». Sasha demeure à l’hôtel où (p.186) « sitôt que j’ai eu l’ombre d’une chance d’avoir un endroit où me cacher, je m’y suis glissée et terrée » et occupe un moment un poste de vendeuse pour lequel elle n’est pas faite, mais il faut bien payer la chambre. Le jour où le directeur de la chaîne de magasins qui l’emploie porte sur elle son premier regard de patron soupçonneux, elle songe à lui dire : (p.54) « Mr Blank, vous qui représentez la société, vous avez le droit de me payer 400 francs par mois. C’est ma valeur marchande puisque je suis un membre inefficace de cette Société, lente à comprendre, indécise, pas mal détériorée au cours des combats, c’est indéniable. Alors vous avez le droit de me payer 400 francs par mois, de me loger dans une petite chambre sombre, de m’habiller médiocrement, de m’accabler de tracas, de tâches monotones et d’aspirations insatisfaites jusqu’à ce que j’en sois réduite au point où un regard me fait rougir, un mot me fait pleurer. » Et c’est vrai qu’elle pleure souvent, Sasha, mais seulement lorsqu’elle est seule, comme il est vrai aussi que « nous ne pouvons pas tous être heureux, tous être riches, tous avoir de la chance – et ce serait beaucoup moins drôle s’il en était ainsi. Il faut un arrière-plan sombre pour faire ressortir les couleurs. » Et lucide avec ça. « Admettons que vous possédiez ce droit mystique de me couper les jambes. Mais le droit de vous moquer de moi ensuite parce que je suis infirme – non, celui-là je crois que vous ne l’avez pas. » Tout cela, si Sasha le pense très fort, parvient-elle à le dire ? « Ai-je dit tout cela ? Bien sûr que non. Je ne l’ai même pas pensé. » Et c’est cette pudeur qui fait qu’on l’aime autant. Page 57, elle a une image miraculeuse pour décrire avec précision l’épreuve émotionnelle de l’errance : « Si vous avez de l’argent et des amis, les maisons ne sont que des maisons avec un perron et une porte d’entrée… Si vous êtes tout à fait sûre de vous et que vos racines sont bien enfoncées, les maisons le savent. Elles reculent respectueusement, en attendant un pauvre hère sans amis et sans argent. Alors elles s’avancent, ces maisons qui attendent, elles le rejettent, elles l’écrasent. Pas de portes accueillantes, pas de fenêtres éclairées, rien que l’obscurité réprobatrice… Hauts cubes d’obscurité, avec deux yeux éclairés en haut pour mieux vous bafouer. Et elles savent qui regarder avec réprobation. Elles le savent aussi bien que l’agent de police du coin, n’en doutez pas ». Une errance cahotante (« Il faut que je fasse attention aujourd’hui j’ai laissé ma cuirasse chez moi ») au cours de laquelle briguer la chambre avec salle de bains permettra de se hisser « à un autre niveau si j’arrive à avoir cette chambre, ne serait-ce que pour une ou deux nuits. » Car rien n’est durable en ce monde, et dans ce roman, et dans l’existence de Sasha qui retrouve son ancienne chambre : « Te voilà, dit-elle, tu n’es donc pas partie ? -Non, non, j’ai changé d’avis. Je suis à ma place ici, et j’y reste. » Rien ne dure puisque « demain je serai redevenue jolie, demain je serai redevenue heureuse, demain, demain… » Demain : l’espoir. Oui mais demain aussi (p.186) « quand j’aurai vidé deux ou trois verres, je ne saurai pas si c’est hier, aujourd’hui ou demain », et demain même (p.87) « quand vous ne vous y attendrez pas, je sortirai un marteau des plis de ma cape sombre et je fracasserai votre petit crâne comme une coquille d’œuf…  Le loup féroce qui chemine à mes côtés se précipitera sur vous et vous arrachera les entrailles. » Mais elle ne le fait pas et demain sera comme hier. Et Sasha continue de déambuler dans Paris où l’attendent, surgis du passé, impressions et souvenirs qu’elle nous fait partager. Un passé où se terre un grand amour qui la fait encore souffrir, qui la fait vieillir, autant qu’un grand amour sait le faire. (p.164) « Je n’ai jamais été aussi heureuse. Je suis vivante et je mange des raviolis et je bois du vin. Je me suis échappée. Une porte s’est ouverte me laissant sortir au soleil. » Mais voilà, il y a la vie qui donne d’une main et qui reprend de l’autre, nous laissant avec au mieux de la philosophie, au pire du désespoir. (p.183) « Ce qui rend la vie étrange, ce n’est pas que ces choses arrivent ou même qu’on y survive, c’est qu’on les oublie. Même l’instant unique que vous avez cru être votre éternité s’efface, sombre dans l’oubli et meurt. » Sasha est à la fois vide et pleine de contradictions qui s’expriment pleinement et de manière sublime à la fin du roman, lorsque celui qu’elle nomme « mon gigolo » veut absolument la raccompagner à son hôtel, parce qu’il doit absolument coucher avec elle. Il est direct et parfois rude, mais aussi beau, attentionné et désinvolte quand il lui dit : « Vous aimez jouer la comédie. » On sent qu’elle aimerait pouvoir l’aimer et aussi se faire aimer de lui, mais aussitôt qu’il l’embrasse et que s’amorce ce qu’elle appelle le « jeu », alors « la chambre bondit vers moi, souriante, triomphante », et Sasha voit le lit, la table avec le tube de Gardenal, la pendule qui tictaque, et elle n’y est plus, et elle cherche du temps en se servant un whisky puis deux, et elle se rend odieuse, et chasse le prétendant, et pendant qu’elle attend, qu’elle espère, qu’elle imagine le scénario qui le fera revenir chercher quelque chose qu’il aura oublié, tandis que la porte s’ouvre et qu’elle écarte le bras de ses yeux pour le voir apparaître… elle reconnaît dans l’encadrement la silhouette de son voisin de palier rencontré page 37, ce « commis » désagréable et détesté, au visage d’oiseau et maigre comme un squelette dans sa robe de chambre blanche, un « fantôme » auquel elle va finalement se donner. Comme l’écrit dans sa belle préface Fanny Ardant, Sasha « préfère jouer la fin avant le commencement. Quand on aime l’amour on se méfie, on prend ce qui lui ressemble le moins, on referme ses bras sur un pauvre diable d’être humain plutôt que sur le vide ». Et si on aime tant Sasha, c’est parce qu’elle nous ressemble vraiment beaucoup à lutter ainsi contre le vide.

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