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« Le roman de Molière »

Librement inspirée du « Roman de monsieur Molière » de Mickaïl Boulgakov. Agrémentée de larges extraits des oeuvres de Molière.

Extrait 1 : La naissance d’un roi

Béjart : Madeleine !

Gros-René : Les nouvelles !

Catherine : Il est là ?

Du Croisy : Alors ?

Madeleine : On a fait venir la nourrice.

Du Croisy : Alléluia !

Catherine : On peut le voir ?

Gros-René : Qu’on nous amène l’enfant !

Madeleine : Il faut attendre.

Du Croisy : Attendre quoi ?

Madeleine : Attendre qu’il ait tété.

Gros-René : Si la nourrice est à son goût.

Du Croisy : On peut attendre longtemps !

Béjart : Écoutez, écoutez !

Catherine : On vient !

Madeleine : La voilà !

Gros-René : Elle porte quelque chose ?

Béjart : Le petit !

Du Croisy : Il est là !

Madeleine : Doucement !

Béjart : Regarde, Madeleine, il est là !

Gros-René : Il a l’air si petit.

Du Croisy : Il deviendra si grand.

Béjart : Nourrice, approche un peu !

Nourrice : Qu’est-ce que vous voulez ?

Béjart : Voir l’enfant, pardi !

Catherine : Doucement, nourrice !

Madeleine : N’oublie pas qu’il est né avant terme.

Nourrice : Ce n’est pas le premier de son espèce.

Du Croisy : Oui mais celui-là est unique.

Nourrice : Madame Cressé en fera d’autres.

Béjart : Jamais plus, entends-tu, elle n’en fera de semblable.

Du Croisy : Ni aucune autre femme au monde.

Gros-René : Tu entends ça, nourrice ?

Nourrice : J’entends surtout que vous êtes plus ronds que barriques.

Gros-René : Certes, mais la question n’est pas là.

Béjart : Prends soin de lui, nourrice ; ce bébé deviendra célèbre.

Du Croisy : Plus célèbre que votre roi, Louis le Treizième !

Gros-René : Plus glorieux encore que celui qui suivra !

Du Croisy : Qui sera pourtant nommé « Louis le Grand » !

Gros-René : Et même « Le Roi-Soleil » !

Béjart : Attends, nourrice !

Nourrice : Si vous voulez qu’il vive, il faut qu’il se repose.

Madeleine : Cet enfant est précieux.

Du Croisy : C’est le futur roi de la comédie.

Gros-René : Le dénommé Molière.

Béjart : Tu as compris, nourrice ?

Catherine : Au fait, il a crié ?

Du Croisy : Ah ! oui, montre-nous ; est-ce qu’il respire ? Reviens !

Madeleine : Laissons-la tranquille, qu’elle aille à son ouvrage.

Béjart : Tu as raison. Et nous, mes amis, retournons au nôtre !

Gros-René : C’est ça ! Allons… Où ça ?

Béjart : Allons nous préparer en attendant le jour d’avoir un vrai théâtre.

Gros-René : Un théâtre ?

Du Croisy : Un vrai théâtre à nous ?

Béjart : Un vrai théâtre à nous.

Catherine : Cet enfant est prodigieux. A peine s’il est né que déjà nous rêvons.

Béjart : Les enfants, en route ! Direction, les Halles !

Extrait 2 : Le contemplateur

Poquelin : Votre fils aura bientôt fini son arithmétique ?

Marie : Mon ami, ne vous faites pas autant souci de lui.

Poquelin : Il passe son temps à la fenêtre.

Marie : Où il ne fait grand mal à personne.

Poquelin : Rêvasser n’a jamais mené nulle part. C’est le travail qui nous fait hommes de bien.

Marie : Menez-le de temps en temps à l’atelier.

Poquelin : Il y perturbe son monde avec ses questions. Et en plus il bégaie.

Marie : Il est d’humeur émotive.

Poquelin : D’humeur émotive ! Songez que bientôt il recevra ses commandes directement du roi.

Marie : Votre pas est un peu trop rapide pour celui d’un enfant.

Poquelin : La peste soit si je connais quelque chose aux enfants. En tout cas il serait souhaitable de toucher deux mots à votre père. Ne faites pas l’innocente ; votre père conduit régulièrement Jean-Baptiste au théâtre.

Marie : On croirait vous entendre parler de sorcellerie.

Poquelin : Emmener un enfant à l’Hôtel de Bourgogne ! Lui montrer des comédiens qui se pavanent sur scène !

Marie : Où voudriez-vous qu’ils le fassent ?

Poquelin : Marie ! Nous parlons de son avenir.

Marie : Bien, cessons la querelle. Vous y tenez : je parlerai à mon père.

Poquelin : Rappelez-lui que notre fils sera tapissier de cour, non bouffon du roi.

Extrait 3 : L’art de divertir

Molière : Cela t’amuse toujours autant ?

Madeleine : J’ai un faible pour les fripons.

Molière : J’ai mis Sganarelle sur scène pour divertir le peuple.

Madeleine : Le peuple a soif de rire.

Molière : Le peuple, mais des nobles ! Comment peuvent-ils sourire à ces grossièretés ?

Madeleine : Courtisan, charpentier, un homme est un homme. Et pour ce qui est du rire, tu sais leur en donner comme personne.

Molière : Et toi, Madeleine, tu sais comment me consoler.

Madeleine : Va retrouver la nouvelle. Ne dis pas le contraire, je t’ai vu lui faire les yeux doux.

Molière : Tu es jalouse ?

Madeleine : Marquise ne te fera pas que du bien.

Molière : Jalouse !

Madeleine : Tu ne connais vraiment rien aux femmes.

Molière : « Tant que j’aimerais mieux une laide bien sotte

Qu’une femme fort belle avec beaucoup d’esprit. »

Madeleine : « Il jurait qu’il m’aimait d’un amour sans seconde,

Et me disait des mots les plus gentils du monde. » Voilà certainement des douceurs qu’on admire ; mais toi, Molière, tu n’aimes pas comme il faudrait qu’on aime.

Molière : En tout cas maintenant, avec Catherine, Marquise et toi, et puis Gros-René, Dufresne et ton père, nous voilà parés pour de belles choses.

Madeleine : De belles choses, oui ; mais n’oublie pas la caisse. Ton « Étourdi » nous a fait du bien ; et ce « Dépit amoureux » que tu écris en ce moment lui est encore supérieur. Le prince de Conti t’a-t-il passé nouvelle commande ?

Molière : Le voilà contaminé et versé dans les questions religieuses.

Madeleine : Inconstants, les puissants de ce monde ! Il est sans doute temps de quitter le Languedoc.

Molière : Nous partirons si tu le dis.

Extrait 4 : Les querelles des écoles

Passant 1 : Eh bien, te voilà tout en joie.

Passant 2 : Je sors du Palais-Royal.

Passant 1 : Molière !

Passant 2 : Devine quoi. Il a repris Sganarelle.

Passant 1 : « Le cocu imaginaire » ?

Passant 2 : Il s’est mis en tête de se marier.

Passant 1 : Molière ?

Passant 2 : Sganarelle. Ça s’appelle « l’école des maris ».

Passant 1 : Un nouveau scandale à venir.

Passant 2 : Pire que tout. Ce coup-ci, c’est Sganarelle lui-même qui mène sa promise dans les bras de l’amant. Tous les cocus de Paris se sont vus sur scène.

Passant 1 : Ça doit faire du monde.

Extrait 5 : Il nous étonnera toujours

Louis XIV : Mademoiselle, serez-vous à Versailles pour notre fête ?

La Vallière : Votre Altesse me conseillerait d’en être ?

Louis XIV : Nous ne la donnons que pour vous plaire.

La Vallière : Si la Reine entendait Votre Majesté.

Louis XIV : Ne manquez pas la comédie galante de Monsieur de Molière.

La Vallière : Galante ? Depuis quelque temps, Molière s’est plutôt fait le spécialiste de choses qui fâchent.

Louis XIV : Rassurez-vous, il s’agit ici d’une commande.

La Vallière : Vous me tentez.

Louis XIV : Nous ne l’avons fait que pour vous entendre dire cela.

La Vallière : Vous minaudez. Mais ce Molière saura-t-il rendre la galanterie comme il a su peindre la préciosité ?

Louis XIV : Faisons-lui confiance. Mais quoi qu’il arrive, restez jusqu’à la fin. Vous pourrez entendre alors quelques vers à vous seule destinés.

La Vallière : A moi ?

Louis XIV : Qui d’autre que vous mérite que l’on se rende aux doux charmes de l’Amour ?

La Vallière : Vous me flattez, Votre Altesse.

Louis XIV : Non, nous vous aimons.

Extrait 6 : Le bouffon malgré lui

Chapelle : Vanité des vanités ! Tout n’est que vanité !

Jonsac : Bien d’accord avec toi, Chapelle.

Chapelle : Regardez autour de vous, et dites-moi ce que vous voyez.

Boileau : Le mal est profond.

Jonsac : Je vois rien du tout.

Chapelle : Science, littérature, art : vanité vide et creuse.

Jonsac : Vide et creuse.

Boileau : La vie n’est que malheurs, injustices et chagrins.

Jonsac : Aux chagrins d’amour !

Chapelle : Que faire, mes amis ?

Jonsac : Buvons !

Chapelle : J’ai plus soif.

Boileau : Mais si la vie n’est qu’un trou noir, qu’espérons-nous ?

Jonsac : De la lumière, s’il vous plaît !

Boileau : Illusion, la lumière.

Chapelle : Il fait nuit noire.

Jonsac : Encore plus noir que dans le trou de balle d’une vache.

Chapelle : Écoutez, la rivière nous appelle.

Jonsac : Qu’est-ce qu’elle dit ?

Chapelle : Allons nous noyer tous ensemble.

Boileau : Mon bon Chapelle, voilà qui est parlé.

Jonsac : Qui est parlé !

Boileau : Nous te suivons.

Jonsac : Nous te suivons !

Molière : Mes amis, que faites-vous ?

Jonsac : (aux deux autres) Que faites-vous ?

Chapelle : Molière, la vie est insupportable.

Boileau : Nous devons en finir.

Jonsac : A la rivière !

Molière : Joli projet, mais c’est mal de m’avoir oublié. Je vous croyais mes amis.

Boileau : Il a raison, nous sommes des porcs.

Jonsac : Nous sommes des porcs !

Chapelle : Viens avec nous.

Jonsac : Oui, viens te baigner avec nous.

Molière : Mais vous savez qu’il n’est pas bon de se noyer maintenant. Les gens diront que c’est parce que nous avons bu. Ce n’est pas ainsi qu’on fait. Allons nous coucher, dormons jusqu’au matin et sur le coup de dix heures, quand nous serons d’aspect convenable, nous irons à la rivière la tête haute, et nous leur montrerons comment vivre en philosophes.

Chapelle : Admirable !

Boileau : Je suis de ton avis, Molière. Nous leur montrerons demain.

Jonsac : C’est ça, demain. En attendant, buvons ! (il s’écroule)

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« Un club de mecs »

Adaptation du roman de Leonard Michaels, « The men’s club »

Dans ce roman, que certains critiques ont malencontreusement taxé de misogyne, quelques camarades se regroupent dans le but affiché de fonder un club. Mais en l’absence de dames, il est bien connu que les messieurs redeviennent vite des garnements. Cela pourrait bien tourner au désastre, avant que l’épouse de l’organisateur de la soirée  ne vienne interrompre les festivités…

Drame en un acte à 8 personnages, 7 h et 1 f.

Extrait 1 :

Narrateur : Les femmes voulaient parler de colère, d’identité, de politique. Pour cela elles s’inscrivaient dans des groupes. Certaines devenues présidentes passaient même à la télévision. Aussi quand Cavanna me téléphona pour me proposer de rejoindre un club où il n’y aurait que des hommes, j’ai d’abord éclaté de rire. Lentement, avec un grand sérieux, il a renouvelé son invitation. Cavanna mesure deux mètres six. On peut les entendre dans sa voix.

Cavanna : Un moment de convivialité en marge du travail et de la famille. Tout le contraire d’un groupe de femmes.

Narrateur : Quelque chose me retenait. La perspective de quitter la maison après dîner. Et puis cette idée de club n’était-elle pas ringarde ? Comme de vouloir revivre ses années lycée. La camaraderie de vestiaire. Sortir des douches en se fouettant les parties génitales à coups de serviette. Un peu louche, non ? J’ai calmé le jeu : Cavanna, je ne vais même plus au cinéma.

Cavanna :  Je te parle d’un club. Entre gens de bonne compagnie. Toi tu me parles de cinéma. Tu m’as écouté ?

Narrateur : Pardon. Tu sais, dès que le téléphone sonne, j’ai l’impression qu’on va attenter à ma vie. Vas-y, reprends depuis le début.

Cavanna : Bon, ouvre tes oreilles. Tu fais partie de mes meilleurs amis. Tu vis à moins de deux kilomètres de chez moi, mais on se voit quoi, deux trois fois par an. A quand remonte notre dernière vraie conversation ?

Narrateur : L’amitié est un luxe, Cavanna. Sauf si tu es tellement pauvre que la façon dont tu occupes ton temps n’a plus aucune importance.

Cavanna : Un club. Entre gens de bonne compagnie.

Narrateur : Je réfléchissais à cette histoire de bonne compagnie. Certains de mes collègues mariés avaient des aventures, en général avec des étudiantes. Pour eux aussi on pouvait parler de moments en bonne compagnie. Fournis avec le chaos émotionnel. La chaude-pisse. Et même la culpabilité. Ces hommes-là auraient eu leur place dans un club.

Cavanna :  Alors ? Tu seras des nôtres ?

Narrateur : Je viendrai à la première réunion. Impossible de promettre plus. Je suis très occupé.

Extrait 2 :

Narrateur : Je propose que chacun raconte l’histoire de sa vie.

Kramer : OK. Je commence. J’ai écouté beaucoup de récits de vie dans cette pièce. Ça me fera du bien de parler de ma vie dans un contexte non professionnel. Ce sera un défi. Je vais m’enregistrer. Et vous aussi.

Narrateur : Discutons tous ensemble. Pas de machine.

Kramer : Et pourquoi pas ! J’ai tellement de témoignages sur bande, d’amis, de clients, de maîtresses, que je ne sais même plus ce qui s’y trouve.

Narrateur : Tu t’en souviendrais si tu n’enregistrais pas.

Kramer : Ha ! Elle est bonne, celle-là. Elle est excellente, je vais la noter.

Narrateur : Non. Si tu la notes, tu l’oublieras.

Cavanna : Il a raison, Kramer, pas de magnéto. Commence. Je dois me faire une idée de ce que ça donne cette histoire de récits de vie.

Berliner : Tu le sais bien. C’est comme dans ces vieux films où les personnages parlent tout le temps. Ingrid Bergman se raconte à Humphrey Bogart. Qui elle est. Ce qu’elle fait. Et après ils s’envoient en l’air.

Harold : Je l’ai vu, ce film.

Berliner : Ah ! Mais comment tu t’appelles toi au fait ?

Harold : Harold.

Berliner : Harold ! Merde ! Ce prénom résume toute l’histoire de ma vie. Ma mère répétait tout le temps : « Solly, pourquoi tu n’es pas comme Harold ? » Harold Himmel était le garçon le plus intelligent et le plus sage de Brooklyn.

Harold : Moi, c’est Harold Canterbury.

Berliner : Excuse-moi, mais quand tu parlais tout à l’heure, j’ai pensé à un truc bizarre. J’ai cru –tu m’excuses– mais j’ai cru que tu avais une main abîmée.

Kramer : N’écoute pas ce crétin, Harold. Tes mains sont très bien. Je vais chercher de la bière.

Cavanna : Je viens avec toi. Je ne pige toujours pas cette histoire de récit de vie.

Kramer : Je vais te montrer. Tu t’occupes des bières.

Narrateur : Cavanna ramena les bières et Kramer une cantine en métal qu’il tira jusqu’au centre de notre cercle. Il tenta d’enfoncer la clé dans la serrure du cadenas mais ses mains tremblaient.

Kramer : Fais-le, toi.

Narrateur : Cavanna inséra la clé. Le cadenas s’ouvrit comme terrassé par un coup de foudre amoureux.

Kramer : Les gars, voilà l’histoire de ma vie.

Narrateur : Kramer resta sur son oreiller à fixer la cantine ouverte. Soudain Paul se rua dessus à quatre pattes, observa l’ensemble et en sortit une poignée de photos qu’il étala sur le tapis.

Paul : Toutes les photos de cette boîte sont des femmes ?

Kramer : Il y a beaucoup de photos. Et aussi mes papiers militaires, mon diplôme de fin d’études, mon premier permis de conduire. Tous mes cahiers de la primaire y sont. Je dois avoir autour de vingt-cinq stylos plume. La totalité de mes passeports périmés. Tout est dans cette boîte.

Paul : Oui mais ces photos, elles ne représentent que des femmes.

Kramer : J’ai connu six cent vingt-deux femmes.

Berliner : C’est ça, oui !

Narrateur : Paul sortit d’autres photos qu’il étala par terre. Des femmes en robe, en maillot de bain ou en manteau d’hiver, suivant la saison et la mode. Mais pour moi au fond, les femmes de Kramer se ressemblaient toutes. Une seule et même pauvre chérie qui aurait à tout jamais la vingtaine. Regarder ces photos me fit penser aux exhibitionnistes. Vise un peu. Mon entrejambe dans les moindres détails.

Berliner : Génial. On se lance. Parlons de notre vie sexuelle.

Extrait 3 :

Harold : Toute cette parlotte à n’en plus finir.

Berliner : Eh quoi ?

Harold : C’est malsain.

Berliner : Tu dois avoir une vie secrète, vieux. Avoue. Qu’est-ce que tu fais ?

Harold : Je suis avocat.

Berliner : Génial !

Harold : Il n’y a rien de secret là-dedans. J’attaque les gens en justice et je les défends contre des poursuites judiciaires.

Berliner : C’est une histoire, ça.

Harold : Très bien. J’ai payé ma dette à ce club. Quentin a eu une attaque et il est mort. Quentin Cohen. C’est lui qui m’avait invité.

Berliner : Quentin ?

Harold : Tu n’as pas remarqué qu’il n’était pas là ?

Berliner : Quentin est mort ?

Harold : Oui. Il s’est effondré en pleine réunion.

Berliner : Mais Quentin n’était pas malade. On a déjeuné ensemble il y a deux semaines. Il a pris des lasagnes. On jouait au poker. On allait aux courses. Il avait des projets. Un voyage à Acapulco. Tu l’as vu de tes yeux ?

Harold : En même temps qu’une douzaine d’autres personnes. Quentin parlait quand il s’est affalé sur la table. On l’a allongé sur le dos. Il avait de la bave aux lèvres. Et des chaussettes dépareillées. Une marron et une blanche. Qu’est-ce que tu veux savoir de plus, Berliner ?

Berliner : C’était mon ami.

Harold : Eh bien je suis désolé. Je ne le connaissais pas intimement. Il avait un problème d’élocution.

Berliner : C’est vrai.

Harold : Il voulait qu’on devienne plus proches. Sa secrétaire a trouvé une note qu’il s’était écrite pour me rappeler la tenue de cette réunion. Je n’avais pas été à son enterrement. Dans un sens, je suis ici pour lui rendre hommage. Plus facile qu’un enterrement.

Kramer : Qui veut du café ? Je vais en mettre en route. Ma femme et son groupe en ont acheté du Brésil, de Hawaï, d’Ouganda. Je peux mélanger. Comment vous l’aimez, les gars ?

Berliner : Assieds-toi.

Kramer : Allez, un petit café. Personne n’en veut ?

Berliner : Qu’est-ce que tu nous fais chier avec ton café ? Harold est en train de parler. On est ici pour parler, pas pour boire du café. Tu veux du putain de café, Kramer ? Tu en fais pour toi. Et tu te le mets au cul.

Kramer :  Tu n’as peut-être pas bien compris ce qu’a dit Harold. Laisse-moi répéter. Il a dit que notre club est un putain d’enterrement. Qu’il était venu ici pour rendre hommage au mort. A monsieur Lasagnes avec son problème d’élocution et ses chaussettes à la con. Tant qu’à être ici, il en profite pour nous remonter le moral. Tu piges ce que je raconte ? Il m’a notamment expliqué que je faisais un job de merde. Tu l’as entendu, ça ? Je te croyais mon ami, Solly. Peut-être que je me suis trompé sur ton compte. Peut-être que je devrais te botter le cul.

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« Le fabuleux voyage de Don Quichotte et Sancho Panza »

Dans cette adaptation à deux personnages, j’ai voulu mettre en valeur tout ce qui me faisait rire dans le roman de Cervantes. Car si on a beaucoup insisté sur le côté pathétique du personnage, je trouve le roman assez « tordant » ; en français on dirait : croquigolesque, et plus près de nous : abracadabrantesque…

Extrait 1 : (rencontre imaginaire qui ne figure pas dans le roman)

(Sancho) Mon bon seigneur, cette auberge est-elle fermée que vous en soyez à faire le guet devant la porte ?

(don Quichotte) Soyons précis : le guet, il se peut, et la porte fermée, assurément ; par contre ce que vous voyez n’est pas une auberge, mon brave.

(Sancho) Ce n’est pas une auberge.

(don Quichotte) Non. Et vous seriez bien avisé de me croire.

(Sancho) J’ai pour habitude de croire ce que me disent mes yeux.

(don Quichotte) Les yeux ne disent pas tout. Il s’agit d’un château pour le moins enchanté, où les demoiselles rient comme des filles publiques, et où le châtelain vous refusera l’entrée si vous avez le malheur de savoir lire.

(Sancho) Dans ce cas, je ne risque rien.

(don Quichotte) Rien de moins que d’y laisser la vie. Qui es-tu, pauvre sot, pour te laisser aveugler de la sorte ?

(Sancho) Je me nomme Sancho Panza, paysan de son village. Et si j’aspire à vivre encore un peu, je mourrai dans l’heure si je ne peux faire remplir cette outre de vin à l’auberge.

(don Quichotte) Je te le déconseille fermement, Sancho. Car leur vin pourrait contenir quelque filtre contre lequel ton estomac n’est pas suffisamment armé.

(Sancho) Mon estomac en a pourtant soutenu d’autres, croyez-moi sur parole. Mais si je veux bien vous écouter, que me conseillerez-vous à cette heure ?

(don Quichotte) De servir le plus grand des chevaliers errants que la profession ait jamais compté.

(Sancho) Ah ! Et où se trouve cette personne ?

(don Quichotte) Devant toi ; et je peux te garantir que tu ne le regretteras pas.

(Sancho) Et vous servir consiste en quoi ? Parce que, même si je connais la musique, votre seigneurie pourrait exiger certaines tâches qui ne sont pas précisément dans mes cordes.

(don Quichotte) Tu seras mon écuyer. Qu’il te suffise de me suivre.

(Sancho) Vous suivre ?

(don Quichotte) Du côté où nous poussera l’aventure.

(Sancho) Et vous croyez que cette aventure pourrait étancher ma soif ?

(don Quichotte) Tiens-toi bien, Sancho. Il se pourrait qu’avant six jours, j’aie conquis un empire composé de plusieurs royaumes ; ce qui tomberait à pic, car je t’en donnerais un dont tu serais couronné roi.

Extrait 2 :

(Sancho) Bien sûr, ce sont des moulins à vent, ou je n’y connais plus rien en minoterie.

(don Quichotte) Pour la minoterie, je laisse à d’autres le soin d’en décider, mais on voit bien que tu n’y connais rien en matière d’aventures. Ce sont des géants, je te dis ; et si tu as peur, ôte-toi de là et dis une prière le temps que j’engage un combat inégal et sans pitié, mais à l’issue tracée d’avance.

(Sancho)  A présent je vois surtout que rien ne pourra vous faire changer d’avis.

(don Quichotte) Un chevalier errant n’a pas d’avis, Sancho, seulement des exploits à accomplir, et dans lesquels il lui faut mordre sans lâcher prise. A l’assaut ! Lâches et viles créatures, c’est un seul chevalier qui vous attaque !

(Sancho) Méfiez-vous quand même ; le vent se lève, et il me semble que les ailes se soient mises à tourner ! Que fait-il ? Mon maître est devenu fou !

(don Quichotte) Vous aurez beau agiter plus de bras que n’en avait le géant Briaré…

(Sancho) Miséricorde ! Retourné comme une crêpe. Eh bien, monsieur, si je ne m’abuse, voilà une aventure qui vous aura fait mordre au moins la poussière.

(don Quichotte) Donne-moi ton bras, Sancho, et, s’il te plaît, épargne-moi des commentaires ou des plaintes qui soulignent surtout ta grande ignorance des usages de la chevalerie.

(Sancho) Redressez-vous, monsieur. Je suis peut-être ignorant mais je sais voir quand un homme est vainqueur ou vaincu, et par enchantement ou pas, vous auriez bien des raisons de vous plaindre.

(don Quichotte) Tu as raison, Sancho, et si je ne me plains pas, c’est qu’il est interdit aux chevaliers errants de le faire.

(Sancho) Puisque c’est la règle, je n’ai rien à dire. En tout cas, moi, je n’hésiterai pas à la moindre douleur ; à moins que l’interdit ne s’applique aussi aux écuyers des chevaliers errants.

(don Quichotte) Sois sans crainte, car tu n’auras pas lieu de te plaindre tant que tu seras sous ma protection.

(Sancho) Puissiez-vous dire vrai, monsieur.

(don Quichotte) Sancho, tu ne dois jamais douter de ce que je dis.

(Sancho) Est-ce que je ne vous avais pas dit, moi, de faire attention ! C’étaient des moulins à vent ; il n’y avait pas moyen de s’y tromper, à moins d’avoir d’autres moulins qui vous tournent dans la tête.

(don Quichotte) Tais-toi, Sancho ; à la guerre plus qu’ailleurs, on ne peut jamais savoir comment les choses vont tourner. C’est cet enchanteur qui a transformé les géants en moulins pour me ravir l’honneur de les avoir vaincus. Mais au bout du compte, mon épée sera plus forte que tous ses maléfices.

(Sancho) Puissiez-vous dire vrai, monsieur.

Extrait 3 :

Ils mangent et boivent du vin.

(don Quichotte) Qu’est-ce que tu regardes, Sancho ?

(Sancho) S’ils sont en bon état.

(don Quichotte) En bon état de quoi ? Te passer par l’estomac ? Ils y arriveront toujours.

(Sancho) Monsieur, m’est-il permis de causer un peu avec vous ?

(don Quichotte) Si ta bouche peut faire deux choses à la fois.

(Sancho) Oh, elle pourrait en faire bien d’autres, que je vous dirais volontiers, si mon maître ne m’avait imposé ce commandement de silence, qui est si dur à respecter.

(don Quichotte) Ce commandement ne t’impose pas le silence total, mais de conserver une attitude conforme au respect que tu me dois.

(Sancho) Alors, avec tout le respect que je vous dois, j’ai au moins quatre choses à vous dire qui me sont restées sur l’estomac. Tenez, en ce moment, j’en ai une sur le bout de la langue, et je ne voudrais pas qu’elle se perde.

(don Quichotte) Dis-la, Sancho ; mais sois bref, car les longs discours sont très vite ennuyeux.

(Sancho) Eh bien, voilà, monsieur ; étant donné le peu qu’on gagne à chercher, comme vous le faites, les aventures dans des endroits déserts, où par conséquent vos exploits resteront ignorés à jamais, je me demande s’il n’y a pas plus d’intérêt à se mettre au service d’un grand roi ou d’un empereur ; de préférence qui soit en guerre, ce qui vous donnera l’occasion de montrer au monde entier la valeur de votre bras, votre grand courage, et votre sagesse plus grande encore. Ce que voyant, notre maître sera obligé de nous récompenser, et il ne manquera pas de gens pour mettre par écrit vos prouesses, qui de ce fait ne resteront pas dans l’encrier.

(don Quichotte) Tu n’as pas tort, Sancho, et il se pourrait même qu’il me marie à sa fille ; mais pour convaincre ce roi dont tu parles, il convient d’abord de se faire un nom.

(Sancho) S’il ne tient qu’à ça, je viens de vous en trouver un ; car si j’en juge d’après les reflets qui animent votre visage, et qui sont sans doute augmentés par la fatigue de vos exploits et toutes les dents que vous y avez laissées, il n’y en a pas de plus approprié que celui de « chevalier à la triste figure ».

(don Quichotte) Merveilleux Sancho, le sage à qui il appartient d’écrire l’histoire de mes aventures t’aura sans doute inspiré ce vaillant patronyme, que j’ai l’intention de porter désormais. Dès que l’occasion se présentera, et afin qu’il s’applique encore mieux à mon nom, je ferai peindre sur mon blason la plus triste des figures.

(Sancho) Ne vous donnez pas cette peine, et économisez votre argent, il vous suffira de montrer la vôtre à qui voudra bien la regarder, et chacun vous croira sur parole.

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