« En attendant la nuit »

Une femme a décidé de « se jeter à l’eau » pour rejoindre la Corse à la nage. Elle cherche peut-être à fuir, ou peut-être à se retrouver. Recueillie sur un bateau de pêche en attendant l’équipe de sauvetage en mer, elle se laisse aller au fil de certains souvenirs « au goût de sel ». Ci-dessous les deux premières pages de la nouvelle « En attendant la nuit ».

 

« Je n’étais encore jamais arrivée aussi loin. Quand le pêcheur m’a suppliée de monter à bord, affirmant qu’il ne pouvait pas me laisser sans intervenir, qu’il n’avait simplement pas le droit de m’abandonner à « presque six milles de la côte », je n’ai pas pu retenir un début de frisson. De fierté mais pas seulement. Un début d’érection aurait dit Manu s’il avait été à ma place. Mais comment Manu aurait-il pu se retrouver dans ce cockpit, emmitouflé dans une couverture qui sent le sel, lui que la peur des méduses rend quasiment claustrophobe.

La dernière fois que Manu s’est baigné dans la Méditerranée c’était à l’occasion du sommet européen. Depuis Seattle nous descendions dans la rue manifester nos principes et gueuler notre rejet de la mondialisation de l’économie et des salaires. « Se jeter à l’eau » avait alors un sens politique. Ensuite il y a eu l’hôpital, le docteur Miratoglu et la fin de toutes mes illusions. Mais ce jour-là Manu trouva le moyen de rendre ce bain mémorable par une brûlure de méduse. Rencontre improbable voire quasiment impossible un six janvier. Aux quelques média qui avaient eu l’idée bondissante de lui tendre un micro, il avait lancé : « Si les méduses se mettent à nous envahir l’hiver, plus qu’à demander l’asile politique à la Norvège. » Manu n’a jamais été avare de simplifications.

Manu et moi sommes de vieux compagnons de lutte, comme on dit. Nous avons par exemple longtemps soutenu la mise en place de la taxe Tobin. Mais Manu qui avait des solutions pour tout jugeait inoffensif ce mode de taxation des produits financiers. « Les gens détestent payer des impôts mais ont les yeux de Chimène pour les entreprises qui convertissent leurs bénéfices en rentes pour actionnaires ; il suffirait d’abolir l’impôt sur le revenu à la condition préalable que L’État devienne actionnaire majoritaire d’absolument toutes les entreprises. » Manu affirmait que cette prise de participation globale renforcerait les finances publiques. En ne tardant pas à devenir un bon prédateur plein aux as, en plus de leur confiance, l’État gagnerait le respect des électeurs. Le respect. « Comme en Russie. » Jamais personne ne s’est efforcé de le contredire. Nous éludions ce type de débat foireux avec un « on verra après ». Après quoi, il ne le demandait jamais. Et personne n’a jamais su si Manu était réellement et totalement cynique ou simplement trop intelligent pour un militant de base.

Un des sauveteurs précisera plus tard que, d’après la dernière personne à m’avoir vue sur la plage et selon toute vraisemblance –j’adore !– je viens de passer cinq heures dans une eau à dix-huit degrés. « Chose impossible même pour des nageurs entraînés. » Si c’est impossible pourquoi j’ai pu le faire ? Je ne le lui demanderai pas et serai plutôt curieuse de savoir à quel moment un homme normalement constitué décide de s’exprimer comme un présentateur du JT. Le sauveteur ne comprendra pas la question et mon esprit s’en ira vagabonder par-dessus bord. Pour rejoindre la Corse, il faut parcourir environ cent mille nautiques. Par tranches de six, j’aurais pu atteindre la Giraglia en dix-sept fois cinq. Quatre-vingt-cinq heures. Un peu plus de trois jours. En atteignant Calvi à la nage, j’aurais peut-être mérité une brève au JT.

 

Le pêcheur se penche pour poser devant moi une timbale. Du thé, il précise. Ses yeux plongés dans les miens pour une seconde d’éternité. Des yeux bleus couleur tristesse qui se et me demandent ce qui a pu me traverser la tête. Une envie d’être seule et pouvoir me mordiller les lèvres. Ou alors des bras solides autour de mes reins et des lèvres avides sous mon cou, à la naissance de la clavicule, et sentir des canines me labourer la chair. Mes yeux se ferment quand il me demande si tout va bien et ne se rouvrent que lorsque je lui réponds : Vous n’auriez pas du café ?

Un livre négligemment ouvert sur la table. Des poèmes de Victor Hugo. Baudelaire, j’aurais peut-être pu lire. L’attente est paisible. Confortable. Dans un dandinement de hublot. Le bateau a repris sa route pour atténuer le tangage. Au ralenti afin de permettre au canot de sauvetage en mer de nous rejoindre. Je ne suis pas pressée. Cette embarcation m’offre ce qu’il est possible d’offrir à une personne de ma condition. Une banquette, une couverture, un café. Tout le nécessaire au voyage. Des cartes qui attendent d’être dépliées. Des odeurs de machine bien huilée. Des souvenirs goût de sel.

J’ai grandi près de Cannes et ses plages de sable. Nous allions nous baigner en famille et on nous équipait de sandales en plastique. Que nous n’aimions pas à cause du sable qui s’insinuait entre les orteils et des marques laissées comme des logos par le bronzage. On nous expliquait que sous le sable du rivage, précisément la zone où les enfants aiment barboter, étaient enfouies une armée de poissons très méchants qu’on appelait des vives et qui attendaient que nous leur marchions sur le dos pour nous délivrer une décharge de leur puissant venin. Pourtant de toute mon enfance, je ne me souviens pas d’avoir assisté à une seule démonstration de l’existence d’une vive.

Devenue jeune femme, je suis revenue me baigner à Cannes, et naturellement je l’ai fait pieds nus. En sortant de l’eau mon pied droit s’est posé sur une vive. Que je n’ai pas vue mais la douleur ressentie m’a immédiatement rappelé l’existence de ce poisson qui était presque devenu mythique dans la bouche de mes parents. Perplexe, j’étais allée m’asseoir contre un muret, le pied enseveli sous le sable brûlant parce que j’avais le sentiment que c’est ce qu’aurait fait mon père. La chaleur atténua la douleur qui disparut au bout d’une demi-heure durant laquelle j’ai pu méditer sur la pertinence des avertissements parentaux qu’on ne suit jamais. Sans doute existe-t-il certains parents qui pressentent avant l’heure la malchance de leur progéniture. Et d’autres qui savent la provoquer.

Le plastique sur la table me renvoie une image. Une dame d’un certain âge me regarde. Un visage étrange à la coiffure d’épouvantail. Elle a des yeux ronds et profonds. Le regard d’un nouveau-né qui se demande ce qu’il peut bien faire là. Je n’ai pas toujours été celle que je suis. Une femme presque obèse et repoussante. Une femme perdue qui n’a plus que les médecins pour lui fournir quelques raisons d’atteindre un abri. Toute mon enfance ma mère a œuvré pour me transmettre ce malin plaisir féminin qu’il y a à ne rien décider, à mettre en application des croyances et des rituels qu’elle-même tenait de sa propre mère, préparant le terrain pour semer ces graines de nostalgie qui ne s’épanouiront jamais et feront de nous des funambules sans regard entièrement soumises aux caprices du hasard de nos rencontres. »

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