Un salon du livre des « lanceurs d’alerte » à Montreuil

C’est quoi un lanceur d’alerte ? Mon petit doigt me répond : un professionnel muni d’une conscience que des circonstances obligent à monter au créneau. Détail à savoir pour qui veut lancer une alerte, sur le plan personnel il n’y a rien à gagner et dans bien des cas beaucoup à perdre. Raison pour laquelle un homme politique de métier ne peut pas être lanceur d’alerte. Ces dernières années, Irène Frachon (le Médiator), Eric Halphen (HLM de Paris et HLM des Hauts-de-Seine), Eva Joly (Tapie, Elf), Elise Lucet (« cash investigation »), Patrick Pelloux (la canicule de 2003), Denis Robert (Clearstream) ont tiré quelques sonnettes d’alarme. Les 14 et 15 novembre, ils seront présents pour sonner le tocsin à Montreuil en compagnie de journalistes, de juristes, d’économistes, d’écrivains mais aussi de scientifiques et de médecins, qui ont tous en commun de se sentir citoyens. Ils ne savent pas tenir leur langue, ils écrivent des livres et nous informent, ils font parfois peur aux puissants, ou en tout cas réfreinent leurs ardeurs et si ce monde est encore à peu près respirable, je crois vraiment que c’est grâce à des gens comme eux. Comment ne pas avoir une pensée spéciale pour le petit dernier de la bande, à savoir Erri De Luca, dont la présence à ce salon est suspendue à la décision d’un juge qui devra le 19 octobre se prononcer sur le mot « saboter ». Citons De Luca : « Je suis inculpé pour avoir employé le verbe saboter. Je le considère noble et démocratique. Noble, parce que prononcé et utilisé par de grands personnages comme Gandhi et Mandela, avec d’énormes résultats politiques. Démocratique, parce qu’il appartient depuis l’origine au mouvement ouvrier et à ses luttes. Une grève, par exemple, sabote la production. Je défends l’emploi légitime du verbe saboter dans son sens le plus efficace et le plus vaste. Je suis prêt à subir une condamnation pénale pour son emploi, mais non pas à laisser censurer ou réduire ma langue italienne. »

http://deslivresetlalerte.fr/programme-salon-alerte/

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« L’année de la victoire » de Mario Rigoni Stern

« L’année de la victoire » s’étend de novembre 1918 à l’hiver 1919. Elle commence dans « un silence profond et impressionnant que depuis quatre ans personne dans le coin n’avait pu écouter » et se termine sur ces mots, quand ils arrivèrent sur le seuil de la porte, « ils entendirent les pleurs du nouveau-né ». Entre ce silence et ces pleurs, il sera donc question de renaissance. Avec la simplicité qui le caractérise, Mario Rigoni Stern relate la reconstruction d’un village qui n’était plus qu’un champ de ruines. Car la vie couve sous les braises laissées par les canonnades de la plus odieuse des guerres que ceux qui ne l’ont pas faite ont osé qualifier de « grande ». Cette reconstruction est personnifiée par Matteo qui, en attendant le retour de son père, ratisse les collines pour récolter une louche, un seau ou quelques assiettes. Ses aventures nous permettent de rencontrer une pléiade de personnages attachants, ses parents, ses amis d’enfance, le vieux Tanna et la belle Maria Ballot, le lieutenant Rosselli, des gens de tous les âges, tous empreints de dignité et de courage. Des mots qui n’ont plus guère de sens par chez nous mais qui sont ici le ciment des relations. On croit naïvement qu’un lendemain de victoire est forcément une période heureuse sans préciser pour qui, mais celui que dépeint Rigoni Stern est à la fois très beau et complexe. Complexité qu’illustre ce soldat hirsute rencontré à errer sur la ligne de front (p.137) « Quand j’ai été libéré, et que je suis rentré chez moi, j’ai trouvé ma femme qui vivait avec un autre, c’est pour ça que je suis revenu ici pour être en compagnie de mes copains morts. » La loi condamne les agissements de Matteo et d’un monde paysan qui mise davantage sur la débrouille et l’entraide que sur le gouvernement ou les autorités pour rebâtir leurs maisons. Chez les premiers on a besoin de poutres, de pierres, d’outils ou de roues. Tandis que les seconds proposent formulaires, dossiers et expertises. La situation n’est simple pour personne, surtout qu’en arrière plan monte déjà l’ombre des soucis futurs. (p162) En compagnie de quelques amis, Matteo assiste à une réunion politique à la veille des premières élections de l’après-guerre. Ils en sortent en chantant « l’Internationale » et se font tirer dessus par une bande d’inconnus qui ont voulu leur imposer de crier vive l’Italie. Le lieutenant Rosselli enregistre leur déposition avant de leur payer un verre. Un sacré personnage, ce lieutenant, qui par sa bienveillance et sa compréhension nous réconcilie presque avec l’uniforme. Dans tous ses livres, Mario Rigoni Stern a toujours eu le talent pour révéler la meilleure part de l’humanité. Mais « L’année de la victoire » va au-delà et nous rend nostalgiques d’une époque où la fraternité n’était pas qu’une vue de l’esprit. Sacré Mario, dire qu’il nous a quittés il y a sept ans et que je ne m’en suis toujours pas aperçu.

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« 7 années de bonheur » d’Etgar Keret (éditions de l’olivier)

Est-il possible de trouver un écrivain sachant allier humour et profondeur de vue, écrivant des textes sachant allier émotion et plaisirs tous simples, dans un style sachant allier insolence et détachement de soi ? Il suffit de lire les recueils de nouvelles d’Etgar Keret que jusqu’à il y a peu je ne connaissais pas mais depuis je tâche de rattraper le temps perdu. Le dernier que j’ai lu s’appelle « 7 années de bonheur ». Idéal pour les voyages en train. Chacune de ces nouvelles autobiographiques est courte mais elles contiennent toutes ce je ne sais quoi qui sait les rendre attachantes. Impossible par exemple de ne pas être ému par « dans les pas de mon père » ou bien « la maison étroite ». On croit communément que la noblesse c’est d’être plus haut que les autres, a dit je ne sais plus qui, en ajoutant que la vraie noblesse c’est d’arriver à être plus haut que soi-même, ou quelque chose comme ça. La noblesse, on peut la ressentir au détour d’un moment suspendu quelques secondes pendant lesquelles on réalise tout à coup qu’on est un peu moins con que la veille. Exactement l’effet produit par la lecture de « la maison étroite ». Autre atout et de taille, Keret ne se prend pas au sérieux. Dans « exercice » et sur les conseils de sa femme, il décide de s’essayer au yoga. « La vérité m’oblige à dire que du yoga, j’avais essayé d’en faire voilà quelques années. A la fin de mon premier cours pour débutants, la prof m’avait expliqué que je n’étais pas encore prêt pour travailler avec les débutants et qu’il me fallait d’abord m’inscrire dans un groupe spécial. Lequel groupe se révéla être une bande de femmes parvenues à un stade plus ou moins avancé de leur grossesse. C’était d’ailleurs sympa, la première fois depuis longtemps que dans une assemblée c’était moi qui avais le moins de ventre. » Autre bel exemple de lucidité dans « première nouvelle » où Keret décide de faire lire sa première nouvelle à quelqu’un de confiance. « Elle est géniale cette nouvelle, dit mon frère. Hallucinante. Tu en as fait une copie ? Je répondis par l’affirmative. Il me gratifia d’un sourire de grand-frère-fier-de-son-petit-frère, puis se baissa et se servit de mon oeuvre pour ramasser celle de son chien et la flanquer à la poubelle. Et ce fut à cet instant que je compris que je voulais être écrivain. » Dans « 7 années de bonheur », Keret évoque souvent la remarquable relation qu’il a avec son fils Lev, mais bon je ne vais pas non plus tout raconter ici. Vous n’avez qu’à lire ses livres. Ils vous rendront plus nobles.

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« American sniper ». Vous avez dit : « propagande »?

Actuellement à l’ordre du jour : l’éducation de la jeunesse. Dans un premier temps à l’égard de jeunes désœuvrés volontairement violents sur une échelle graduée allant de l’insulte bas de gamme jusqu’à l’usage de la kalachnikov. Thème réactualisé aujourd’hui suite à je ne sais quelle remarque ou admonestation de je ne sais quelle cour ou commission visant à rappeler que l’interdiction de la fessée parentale n’est toujours pas inscrite dans la loi française. Fichtre ! Ceci n’étant pas un billet humoristique, j’éviterai de me prononcer. Le problème c’est que ces questions viennent ricocher jusqu’ici pour me tirer de ma torpeur. Éducateur de profession moi-même, depuis un premier poste en foyer socio-éducatif en janvier 1982, parfois on me demande : ce doit être pénible, comment tu as pu travailler avec des enfants tout ce temps ? Je n’ai pas de réponse parce que je ne saisis pas la question. Pour me sortir d’embarras, il m’arrive de rétorquer que je ne sais rien faire d’autre, ou que c’est bien moins pénible qu’un travail à l’usine. Pire, lorsqu’on vient me demander conseil, « toi qui as l’habitude » ! L’habitude de quoi, de flanquer la fessée ou de subir des insultes ? Je n’ai aucun conseil à livrer en kit parce que la vérité m’oblige à reconnaître que les enfants m’ont donné tout ce qui m’est arrivé de bon dans la vie. En matière d’éducation, on ne sait pas, on ne sait rien. On s’efforce de savoir, déjà de comprendre, afin d’agir au mieux. Et pour agir au mieux, il faut avoir réalisé qu’on ne sera jamais certain mais toujours remis en question. Pour savoir il faudrait qu’il existe une « technique », mais cela n’est heureusement pas le cas. La première chose que m’ont enseignée les enfants, c’est la patience. Et juste après, l’humilité. Humilité indispensable pour inverser les valeurs : ce n’est pas l’éducateur qui maîtrise la partition, c’est l’enfant qui conduit. Si l’éducateur est capable de supporter, d’accepter, et même de revendiquer cette contrainte, il pourra durer dans le métier, deviendra suffisamment léger pour ne pas entraver le cahotant voyage d’une relation éducative. La réalité est toute simple : pour aider un enfant, on ne peut aller contre, et on a bien besoin de lui. Il faut agir le moins possible et laisser l’enfant avancer de lui-même. Trouver l’équilibre entre fermeté et souplesse. La première rassure et la seconde libère. Cet équilibre ne s’apprend dans aucun manuel et, c’est vrai, n’est pas non plus à la portée du premier venu. Il n’était pas forcément à l’ordre du jour lorsque j’avais vingt ans mais il est devenu l’objectif depuis que je suis « devenu » éducateur. Certains y verront du respect, je préfère l’appeler le tact. Il s’agirait de plantes, on dirait « avoir la main verte ». A propos d’éducation, on peut aller voir « American sniper », dans lequel certains (aveugles sans doute) ont vu un film de propagande pro-américaine. Tout ce que j’y ai vu moi-même c’est la trajectoire d’un texan un peu simplet et dangereux (pléonasme ?), ou comment foutre sa vie personnelle en l’air pour s’être nourri de propagande prétendument éducative. Clint Eastwood est magistral comme souvent.

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« L’écriture ou la vie » de Jorge Semprun

« L’écriture ou la vie » : un « désordre concerté » par lequel des souvenirs obsessionnels sont agencés en oeuvre d’art. Un « tourbillon de la mémoire » est-il écrit en 4ème de couverture. L’ensemble confine au vertige, mais qui n’est pas seulement lié à la maestria de l’écrivain ou même à la texture des sujets abordés, sans rien de didactique ni idéologie, tout est dans la nuance et le choix (peut-on parler de choix…) des anecdotes. Nombre d’écrivains se figurent qu’il suffit d’aborder, de débusquer, d’utiliser, en un mot de se servir d’un thème fort pour garantir le succès de la démarche d’écrire. A sa façon de préciser entre les lignes comment ce ne fut surtout pas le cas ici, Semprun sait évidemment qu’il n’en est rien. Quand on sait demeurer à la surface des choses, on ne risque littéralement pas grand chose justement, sinon l’ennui. Il relate ceci : « Un bref malaise indistinct et sourd, habituel par ailleurs, me plongea dans une méditation désabusée. On ne peut pas écrire vraiment sans connaître de semblables moments de désarroi. La distance, parfois teintée de dégoût, d’insatisfaction du moins, que l’on prend alors avec sa propre écriture, reproduit en quelque sorte celle, infranchissable, qui sépare l’imaginaire de sa réalisation narrative ». Tirés d’un de ses romans, ces mots aussi : « Continuer à faire semblant d’exister, comme il l’avait fait tout au long de toutes ces longues années : bouger, faire des gestes, boire de l’alcool, tenir des propos tranchants ou nuancés, aimer les jeunes femmes, écrire aussi, comme s’il était vivant. Ou bien tout le contraire : comme s’il était mort trente-sept ans plus tôt, parti en fumée. Comme si sa vie dès lors n’avait été qu’un rêve où il aurait rêvé tout le réel : les arbres, les livres, les femmes, ses personnages. A moins que ceux-ci ne l’eussent rêvé lui-même ». Cette angoisse d’écrire, de vivre, c’est la même, dont l’immense Primo Levi avait décrit les symptômes dans les dernières lignes de « La trêve » : « Nulla era vero all’infuori del lager. Il resto era breve vacanza o inganno dei sensi, sogno ». Dans la réalité de Buchenwald, Semprun confie que les latrines étaient le lieu de la liberté, celui où se déroulent des séances de récitation de poèmes, rendues possibles parce que leurs gardiens ne supportent pas l’odeur et restent à l’extérieur, sans se douter que c’est souvent sur la fange que s’épanouissent les plus belles fleurs. A cette période, la plupart des résistants étaient communistes, et s’ils ont pu résister un peu mieux que d’autres à l’anéantissement dans les camps, c’est parce qu’ils étaient organisés certes, mais aussi par la grâce de ce quelque chose qui les dépassait, les préservant des ravages de l’égoïsme. Dans les années 1990, Semprun retourne à Buchenwald et apprend ce qu’il ne pouvait imaginer pendant près de quarante ans : il doit sans doute la vie à un homme chargé d’enregistrer les nouveaux arrivants au camp. A son arrivée en février 1944, malgré l’obstination de Semprun, plutôt que l’enregistrer comme un « student » (étudiant), cet homme a noté sur sa fiche « stucateur », ouvrier donc. Aux yeux de leurs gardiens, les intellectuels ne sont pas assez rentables et sont prioritaires lors des envois dans l’antichambre de la mort des tunnels de Dora. Semprun écrit ceci : « Il n’empêche, c’est parce que cet homme était communiste qu’il m’a sauvé la vie. » Cette révélation en fin d’ouvrage vient clore le parcours des obsessions de Semprun.

Auprès de Maurice Halbwachs agonisant, ce moment poignant lorsque Semprun murmurant un vers de Baudelaire lui permet un dernier sourire : « Ô mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre… » Je ne résiste pas au plaisir de reproduire la suite en conclusion : « Ce pays nous ennuie, ô Mort, appareillons, si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre, nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons, verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte, nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, plonger au fond du gouffre, enfer ou ciel qu’importe, au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ! »

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