« La particularité de la brique »

Que feront-ils de nos usines lorsqu’ils les auront toutes fermées ? Dans la nouvelle « La particularité de la brique », il est question des états d’âme d’un gardien d’une fabrique de briques dont il est le dernier occupant. Lui ne croit pas à une éventuelle fermeture. En différentes périodes troubles du passé, cette usine a déjà été utilisée à tout autre chose qu’à la fabrication de briques, par exemple comme centre de rétention. Ce vécu de l’usine pourrait-il expliquer son incompréhension initiale lorsque des squatteurs décident de s’y réfugier et de s’installer dans sa loge ? Et puis il se passe quelque chose qui va réveiller son humanité en sommeil. Des enfants, oui, les occupants de l’usine sont avant tout des enfants. Ci-dessous les deux premières pages de la nouvelle.

 

 » Ces jours-ci le froid nous cause pas mal de soucis. Ce matin j’ai eu un peu de mal à démarrer le scooter. Il sentait que la journée serait compliquée, j’ai dû le forcer au kick. Cinq bonnes minutes pour que l’allumage se décide à envoyer la sauce. Ensuite le trajet n’est pas très difficile et la circulation assez fluide à l’heure où j’arrive dans le trafic. Ce qui permet de cogiter en conduisant. C’est pas que je raffole de ça, cogiter, mais pas moyen de faire autrement.

Notre ville a longtemps été dépendante ( ?) de la famille Weller. Pour me rendre à l’usine, j’ai trois cents mètres avant de déboucher sur le boulevard Camille Weller. Arrivé au rond-point Isidore Weller, je tourne à droite pour rejoindre la rue Félicien Weller, direction le lycée Adrien Weller où j’ai terminé ma scolarité en seconde. Je laisse le lycée sur la gauche pour suivre sur deux-cents mètres le quai Antonin Weller qui mène droit sur la nouvelle rocade que tout le monde appelle modestement « la rocade ». Je reconnais que ma vie entière a été encadrée par la famille Weller. Qui m’attend peut-être dans l’au-delà, puisque le cimetière a été baptisé « cimetière Adolphe Weller ». Juste à temps pour pouvoir y enterrer mes parents. On peut dire que de la maternité au cimetière, les habitants de la ville ont toujours été placés sous l’enseigne « Weller ». Les dignes figurants d’une sitcom qui aurait pu s’appeler « Dynastie » pour faire plaisir à Denise. Pourtant, s’il y a aussi une école, un hôpital et une médiathèque à ce nom, je ne crois pas qu’un seul Weller réside encore par chez nous. La descendance aura rejoint le berceau d’origine. Le fondateur de notre cité, Jean-Louis Weller, est venu de Lorraine au XVIIème siècle. Ça, je l’ai lu dans l’historique de la ville exposé sur un mur du Musée Jean-Louis Weller.

Dans le temps un reportage s’était permis de comparer notre ville à une principauté. Rien à voir. Lorsqu’elle était encore là, j’ai emmené ma Denise à Monaco. Là-bas une seule rue « Grimaldi » suffit. La majorité des grands axes portent un prénom masculin suivi d’un numéro. Boulevards Louis II, Charles III, Rainier III. Quais Albert Ier, Antoine Ier. En raison d’un mystérieux protocole, sur les plaques des rues destinées à leurs femmes, (au moins elles ont des rues pour elles, m’a glissé Denise, avec ce petit sourire fermé qui faisait partie de son charme), sur leurs plaques de rues, il est précisé qu’il s’agit de princesses : rue Princesse Caroline, rue Princesse Antoinette, rue Princesse Florestine. L’hôpital s’appelle CHPG. « PG » signifiant « Princesse Grace ». L’actrice a également une avenue baptisée de son prénom. Sur le plan, Denise a recherché pour rien s’il existait une rue Princesse Stéphanie. Puis nous avons interrogé quelqu’un et découvert qu’un Centre de la Jeunesse ainsi qu’un foyer d’accueil pour adultes handicapés portaient ce nom. Nous voulions terminer la visite par le palais perché dans la vieille ville, mais le « Rocher » est isolé du reste de la cité par la rue de la Quarantaine. Du coup nous avons adopté la prudence.

Sur le retour, Denise, qui parlait rarement pour rien dire, m’a dit : « je ne comprends pas cette manie de donner des noms de rue à tous nos bienfaiteurs. On dirait qu’ils ont peur qu’on les oublie. » J’avais perçu un peu de déception dans sa remarque. Ici on n’a jamais vu et on ne verra jamais une Caroline Weller pas plus qu’une Antoinette Weller sur les plaques de nos rues. Mais je lui ai demandé, à l’époque j’avais encore un peu de répartie, je lui ai demandé si elle avait remarqué qu’à Monaco il y avait des grues partout ? Mais elle n’avait pas noté ce détail. Alors je lui ai demandé si elle savait pourquoi ? Monaco s’agrandit, j’imagine, a été sa réponse. « Exact, et tu sais pourquoi ? Pour pouvoir donner des noms de rues aux princes et aux princesses à venir. » Elle avait souri parce qu’à l’époque nous savions encore sourire des mêmes choses.

Bref. Revenons à cette histoire. Et avant ça, il faut encore préciser qu’autrefois l’usine a fait vivre toute la ville. Sur près de trois siècles, des milliers de personnes ont dû y travailler. À la fabrication, au conditionnement et au transport de briques. L’usine elle-même est entièrement construite en briques rouges. On utilise sa photo sur un dépliant publicitaire de la commune. Mais je ne crois pas que ces briques-là ont été produites dans l’usine. Sinon c’est un peu comme avec l’histoire de la poule et de l’œuf. Je veux dire que pour qu’il y ait des briques, il a d’abord fallu qu’il y ait l’usine mais comme elle-même est faite en briques… À moins qu’on les ait fabriquées à la main ? Je ne connais pas le fin mot de l’énigme. Il faudrait peut-être aller questionner les curieux qui se pressent régulièrement autour des grilles de l’enceinte, en adoptant des poses de japonais ouvrant l’œil en silence pour le compte de Nikon ou Samsung.

À deux pas se trouve la voie ferrée. Un emplacement idéal pour faciliter le transport des matériaux et les livraisons. Près du site on a aussi un lac bien pratique parce qu’il faut beaucoup d’eau pour fabriquer des briques. Au moment de l’extraction de l’argile je ne sais pas mais au cours du façonnage on avait besoin d’eau pour rendre le mélange assez plastique. De l’eau, il en fallait encore pour humidifier les moules et puis les rincer avant de les réutiliser. Je me suis toujours dit que c’était précisément à cause de la proximité de ce lac qu’on avait choisi de construire l’usine ici. Dans d’autres régions, avec un tel plan d’eau, on aurait depuis longtemps implanté un complexe de luxe avec résidences, hôtels, terrain de golf, centre commercial et plage aménagée. Enfin, j’imagine.

On m’a quelquefois demandé de faire visiter le site. À des groupes de potentiels investisseurs. La plupart n’ont aucune idée de ce que nous avons vécu ici, ils se foutent complètement des installations de l’usine et se tiennent en retrait à prendre photos et notes sur ces petits écrans modernes qu’ils utilisent un peu pour tout. Ne leur en déplaise, l’usine et puis aussi notre région ont une identité –comme on dit aujourd’hui– et un caractère trop marqué pour devenir autre chose. Surtout si c’est le touriste qu’on espère attirer. Le terroir ne ment pas. Il est ce qu’il est et tous ceux qui ont voulu penser le contraire se sont cassé les dents. Une particularité de la brique c’est qu’elle résiste à l’usure du temps.

À travers les époques, l’usine a plusieurs fois servi de lieu de transit ou de rétention pour toutes sortes de réfugiés, de déportés et d’opposants. Ce qui était toujours mieux que la fermer totalement en temps de crise. De toute façon on n’avait pas le choix puisqu’elle était réquisitionnée. Mais malgré ce qu’on peut croire, elle n’a jamais servi de camp. Comme ce qui s’est fait en Allemagne ou peut-être en Pologne. On ne l’a jamais transformée en lieu de vie avec chambres, cantines et salles de bains à l’usage des résidents qu’on trouvait plus commode d’entasser dans les différentes galeries qui correspondent aux zones de séchage et de stockage des briques. Celles du premier étage pour les femmes et les enfants. Celles du deuxième pour les hommes, certainement parce qu’il était moins facile de s’évader en sautant du deuxième. De toute façon des installations plus conformes auraient été peine perdue : les résidents ne restaient jamais longtemps. Par contre on a aménagé l’ancien bâtiment administratif pour accueillir les différents personnels de gestion ainsi que les gardiens qui devaient vivre sur place par nécessité. Même s’il y avait aussi des gardiens du cru qui rentraient chez eux le soir. En tout cas ce bâtiment est devenu ma loge. Autant dire que j’y suis à l’aise. Je pourrais même y habiter –j’y fais déjà mes siestes l’après-midi– je pourrais y habiter si je n’avais pas hérité de mon oncle une petite maison beaucoup plus agréable et mieux chauffée qui se trouve à trois kilomètres à l’entrée de la ville sur la route de ***. Une charmante petite maison qu’on m’a plusieurs fois proposé de m’acheter.

De temps en temps on parle de faire de l’usine un musée. On, c’est les autorités, parce que les propriétaires se sont toujours opposés à sa fermeture. La preuve, j’y suis encore malgré la crise du secteur. Perso, un musée, j’aimerais pas des masses. Mais personne ne m’a demandé mon avis que de toute façon je ne donnerais pas. Ce que je sais, c’est que la région n’est pas morte. Elle est pleine de ressources et n’a pas encore vendu son âme. « 

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Un salon du livre des « lanceurs d’alerte » à Montreuil

C’est quoi un lanceur d’alerte ? Mon petit doigt me répond : un professionnel muni d’une conscience que des circonstances obligent à monter au créneau. Détail à savoir pour qui veut lancer une alerte, sur le plan personnel il n’y a rien à gagner et dans bien des cas beaucoup à perdre. Raison pour laquelle un homme politique de métier ne peut pas être lanceur d’alerte. Ces dernières années, Irène Frachon (le Médiator), Eric Halphen (HLM de Paris et HLM des Hauts-de-Seine), Eva Joly (Tapie, Elf), Elise Lucet (« cash investigation »), Patrick Pelloux (la canicule de 2003), Denis Robert (Clearstream) ont tiré quelques sonnettes d’alarme. Les 14 et 15 novembre, ils seront présents pour sonner le tocsin à Montreuil en compagnie de journalistes, de juristes, d’économistes, d’écrivains mais aussi de scientifiques et de médecins, qui ont tous en commun de se sentir citoyens. Ils ne savent pas tenir leur langue, ils écrivent des livres et nous informent, ils font parfois peur aux puissants, ou en tout cas réfreinent leurs ardeurs et si ce monde est encore à peu près respirable, je crois vraiment que c’est grâce à des gens comme eux. Comment ne pas avoir une pensée spéciale pour le petit dernier de la bande, à savoir Erri De Luca, dont la présence à ce salon est suspendue à la décision d’un juge qui devra le 19 octobre se prononcer sur le mot « saboter ». Citons De Luca : « Je suis inculpé pour avoir employé le verbe saboter. Je le considère noble et démocratique. Noble, parce que prononcé et utilisé par de grands personnages comme Gandhi et Mandela, avec d’énormes résultats politiques. Démocratique, parce qu’il appartient depuis l’origine au mouvement ouvrier et à ses luttes. Une grève, par exemple, sabote la production. Je défends l’emploi légitime du verbe saboter dans son sens le plus efficace et le plus vaste. Je suis prêt à subir une condamnation pénale pour son emploi, mais non pas à laisser censurer ou réduire ma langue italienne. »

http://deslivresetlalerte.fr/programme-salon-alerte/

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« L’année de la victoire » de Mario Rigoni Stern

« L’année de la victoire » s’étend de novembre 1918 à l’hiver 1919. Elle commence dans « un silence profond et impressionnant que depuis quatre ans personne dans le coin n’avait pu écouter » et se termine sur ces mots, quand ils arrivèrent sur le seuil de la porte, « ils entendirent les pleurs du nouveau-né ». Entre ce silence et ces pleurs, il sera donc question de renaissance. Avec la simplicité qui le caractérise, Mario Rigoni Stern relate la reconstruction d’un village qui n’était plus qu’un champ de ruines. Car la vie couve sous les braises laissées par les canonnades de la plus odieuse des guerres que ceux qui ne l’ont pas faite ont osé qualifier de « grande ». Cette reconstruction est personnifiée par Matteo qui, en attendant le retour de son père, ratisse les collines pour récolter une louche, un seau ou quelques assiettes. Ses aventures nous permettent de rencontrer une pléiade de personnages attachants, ses parents, ses amis d’enfance, le vieux Tanna et la belle Maria Ballot, le lieutenant Rosselli, des gens de tous les âges, tous empreints de dignité et de courage. Des mots qui n’ont plus guère de sens par chez nous mais qui sont ici le ciment des relations. On croit naïvement qu’un lendemain de victoire est forcément une période heureuse sans préciser pour qui, mais celui que dépeint Rigoni Stern est à la fois très beau et complexe. Complexité qu’illustre ce soldat hirsute rencontré à errer sur la ligne de front (p.137) « Quand j’ai été libéré, et que je suis rentré chez moi, j’ai trouvé ma femme qui vivait avec un autre, c’est pour ça que je suis revenu ici pour être en compagnie de mes copains morts. » La loi condamne les agissements de Matteo et d’un monde paysan qui mise davantage sur la débrouille et l’entraide que sur le gouvernement ou les autorités pour rebâtir leurs maisons. Chez les premiers on a besoin de poutres, de pierres, d’outils ou de roues. Tandis que les seconds proposent formulaires, dossiers et expertises. La situation n’est simple pour personne, surtout qu’en arrière plan monte déjà l’ombre des soucis futurs. (p162) En compagnie de quelques amis, Matteo assiste à une réunion politique à la veille des premières élections de l’après-guerre. Ils en sortent en chantant « l’Internationale » et se font tirer dessus par une bande d’inconnus qui ont voulu leur imposer de crier vive l’Italie. Le lieutenant Rosselli enregistre leur déposition avant de leur payer un verre. Un sacré personnage, ce lieutenant, qui par sa bienveillance et sa compréhension nous réconcilie presque avec l’uniforme. Dans tous ses livres, Mario Rigoni Stern a toujours eu le talent pour révéler la meilleure part de l’humanité. Mais « L’année de la victoire » va au-delà et nous rend nostalgiques d’une époque où la fraternité n’était pas qu’une vue de l’esprit. Sacré Mario, dire qu’il nous a quittés il y a sept ans et que je ne m’en suis toujours pas aperçu.

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« 7 années de bonheur » d’Etgar Keret (éditions de l’olivier)

Est-il possible de trouver un écrivain sachant allier humour et profondeur de vue, écrivant des textes sachant allier émotion et plaisirs tous simples, dans un style sachant allier insolence et détachement de soi ? Il suffit de lire les recueils de nouvelles d’Etgar Keret que jusqu’à il y a peu je ne connaissais pas mais depuis je tâche de rattraper le temps perdu. Le dernier que j’ai lu s’appelle « 7 années de bonheur ». Idéal pour les voyages en train. Chacune de ces nouvelles autobiographiques est courte mais elles contiennent toutes ce je ne sais quoi qui sait les rendre attachantes. Impossible par exemple de ne pas être ému par « dans les pas de mon père » ou bien « la maison étroite ». On croit communément que la noblesse c’est d’être plus haut que les autres, a dit je ne sais plus qui, en ajoutant que la vraie noblesse c’est d’arriver à être plus haut que soi-même, ou quelque chose comme ça. La noblesse, on peut la ressentir au détour d’un moment suspendu quelques secondes pendant lesquelles on réalise tout à coup qu’on est un peu moins con que la veille. Exactement l’effet produit par la lecture de « la maison étroite ». Autre atout et de taille, Keret ne se prend pas au sérieux. Dans « exercice » et sur les conseils de sa femme, il décide de s’essayer au yoga. « La vérité m’oblige à dire que du yoga, j’avais essayé d’en faire voilà quelques années. A la fin de mon premier cours pour débutants, la prof m’avait expliqué que je n’étais pas encore prêt pour travailler avec les débutants et qu’il me fallait d’abord m’inscrire dans un groupe spécial. Lequel groupe se révéla être une bande de femmes parvenues à un stade plus ou moins avancé de leur grossesse. C’était d’ailleurs sympa, la première fois depuis longtemps que dans une assemblée c’était moi qui avais le moins de ventre. » Autre bel exemple de lucidité dans « première nouvelle » où Keret décide de faire lire sa première nouvelle à quelqu’un de confiance. « Elle est géniale cette nouvelle, dit mon frère. Hallucinante. Tu en as fait une copie ? Je répondis par l’affirmative. Il me gratifia d’un sourire de grand-frère-fier-de-son-petit-frère, puis se baissa et se servit de mon oeuvre pour ramasser celle de son chien et la flanquer à la poubelle. Et ce fut à cet instant que je compris que je voulais être écrivain. » Dans « 7 années de bonheur », Keret évoque souvent la remarquable relation qu’il a avec son fils Lev, mais bon je ne vais pas non plus tout raconter ici. Vous n’avez qu’à lire ses livres. Ils vous rendront plus nobles.

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« American sniper ». Vous avez dit : « propagande »?

Actuellement à l’ordre du jour : l’éducation de la jeunesse. Dans un premier temps à l’égard de jeunes désœuvrés volontairement violents sur une échelle graduée allant de l’insulte bas de gamme jusqu’à l’usage de la kalachnikov. Thème réactualisé aujourd’hui suite à je ne sais quelle remarque ou admonestation de je ne sais quelle cour ou commission visant à rappeler que l’interdiction de la fessée parentale n’est toujours pas inscrite dans la loi française. Fichtre ! Ceci n’étant pas un billet humoristique, j’éviterai de me prononcer. Le problème c’est que ces questions viennent ricocher jusqu’ici pour me tirer de ma torpeur. Éducateur de profession moi-même, depuis un premier poste en foyer socio-éducatif en janvier 1982, parfois on me demande : ce doit être pénible, comment tu as pu travailler avec des enfants tout ce temps ? Je n’ai pas de réponse parce que je ne saisis pas la question. Pour me sortir d’embarras, il m’arrive de rétorquer que je ne sais rien faire d’autre, ou que c’est bien moins pénible qu’un travail à l’usine. Pire, lorsqu’on vient me demander conseil, « toi qui as l’habitude » ! L’habitude de quoi, de flanquer la fessée ou de subir des insultes ? Je n’ai aucun conseil à livrer en kit parce que la vérité m’oblige à reconnaître que les enfants m’ont donné tout ce qui m’est arrivé de bon dans la vie. En matière d’éducation, on ne sait pas, on ne sait rien. On s’efforce de savoir, déjà de comprendre, afin d’agir au mieux. Et pour agir au mieux, il faut avoir réalisé qu’on ne sera jamais certain mais toujours remis en question. Pour savoir il faudrait qu’il existe une « technique », mais cela n’est heureusement pas le cas. La première chose que m’ont enseignée les enfants, c’est la patience. Et juste après, l’humilité. Humilité indispensable pour inverser les valeurs : ce n’est pas l’éducateur qui maîtrise la partition, c’est l’enfant qui conduit. Si l’éducateur est capable de supporter, d’accepter, et même de revendiquer cette contrainte, il pourra durer dans le métier, deviendra suffisamment léger pour ne pas entraver le cahotant voyage d’une relation éducative. La réalité est toute simple : pour aider un enfant, on ne peut aller contre, et on a bien besoin de lui. Il faut agir le moins possible et laisser l’enfant avancer de lui-même. Trouver l’équilibre entre fermeté et souplesse. La première rassure et la seconde libère. Cet équilibre ne s’apprend dans aucun manuel et, c’est vrai, n’est pas non plus à la portée du premier venu. Il n’était pas forcément à l’ordre du jour lorsque j’avais vingt ans mais il est devenu l’objectif depuis que je suis « devenu » éducateur. Certains y verront du respect, je préfère l’appeler le tact. Il s’agirait de plantes, on dirait « avoir la main verte ». A propos d’éducation, on peut aller voir « American sniper », dans lequel certains (aveugles sans doute) ont vu un film de propagande pro-américaine. Tout ce que j’y ai vu moi-même c’est la trajectoire d’un texan un peu simplet et dangereux (pléonasme ?), ou comment foutre sa vie personnelle en l’air pour s’être nourri de propagande prétendument éducative. Clint Eastwood est magistral comme souvent.

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